Juillet 1789 vu depuis Rouffach : le regard de l'abbé Jean-Michel Vogelgsang
La découverte de l’été : Madame Thérèse Rueff-Blondé, attachée de conservation du patrimoine, archiviste de la Ville de Rouffach, m’a permis de découvrir très récemment un petit cahier manuscrit, soigneusement relié, conservé aux archives municipales dans le fonds Theobald Walter, déposé par ses héritiers:

Ce journal concerne la période allant du 6 janvier 1788 au 1er avril 1791. L’écriture manuscrite n’est de toute évidence pas celle de Thiebaut Walter (1867-1934), je reconnais celle d’Apollinaire Freyburger (1813- 1901), auteur des deux tomes manuscrit de Documenta Collecta, eux aussi découverts « miraculeusement » au cours de l’été 2021. Walter cite souvent cet ouvrage qui était alors conservé aux archives paroissiales de Rouffach et que l’on pensait disparu depuis. C’est ce fragment du Journal de Vogelgsang qu’il publiera intégralement en 1929 dans la Revue d’Alsace [1] sous le titre L’abbé Vogelgsang de Rouffach (1761-1844)
J’ai pensé qu’il serait intéressant de proposer un extrait de ces pages de Vogelgsang, qui illustrent avec une remarquable spontanéité la manière dont un témoin provincial percevait les premiers événements révolutionnaires. Les nouvelles du rappel de Necker, de la prise de la Bastille ou des troubles parisiens côtoient les informations sur les émeutes de Strasbourg, Colmar, Guebwiller ou Soultzmatt, tandis que le chroniqueur continue de noter les offices religieux, les repas auxquels il est convié, les visites reçues ou encore les caprices de la météo.
Cette juxtaposition du quotidien et de la « grande Histoire » fait tout l'intérêt du document. Elle montre comment les bouleversements révolutionnaires s'inscrivent progressivement dans la vie ordinaire d'un prêtre alsacien, avant que la Révolution ne transforme profondément sa propre destinée.
20 juillet.
Le curé était allé à Wolfgantzen pour la fête de Ste Marguerite. J'étais aussi invité, mais il me fallait aller à Sainte Croix pour l'enterrement d'une femme. On disait que M. Necker serait rappelé par les États généraux, ce qui n'a pas été confirmé. On assura même que tout était tranquille à Paris et à Versailles.
19 juillet.
Se révoltèrent les habitants de Strasbourg contre leur magistrat. L'excès où s'est portée la canaille, les tristes suites et vestiges de sa fureur sont marqués dans la chronologie allemande de la révolte d'Alsace.
22 juillet.
Le matin les bourgeois de Sélestat imitèrent ceux de Strasbourg par le manque de respect envers le magistrat, le tumulte et carillon qu'ils firent, mais sans cependant faire de ravage, la garnison en leur faisait un frein.
La nuit du 22 au 23 commença la révolte de Colmar, par les feux de joie qu'ils firent.
La nuit du 23 au 24 de même. On a brisé l'arsenal, menacé de rabattre et de brûler les maisons de M.M. Chauffour et Bickel, et fait d'autres excès, etc.
27 juillet.
Arriva le malheur de Guebwiller, où les maisons du prince, du grand doyen, et des autres chanoines furent forcées, brisées et ruinées, ainsi que les meubles, voitures, croisées, tonneaux avec le vin qu'ils contenaient.
La nuit du 28 au 29 arriva presque la même chose à Soultzmatt, et environ au même temps les autres ravages faits par les effrénés à Hombourg, Andlau, Hirsingue ; ce dernier a été brûlé, ainsi que la maison de M. de Gérard, bailli à Ferrette.
Le 28, même jour il pleuvait continuellement. L'Ill cessa de couler ce jour-là, mais comme le jour après il pleuvait encore plus fort, elle recommença de couler le 28 au soir.
29 juillet.
M. Goetz est venu ici après le dîner, et raconta comme la chose était arrivée à Guebwiller. Au Berland j'ai gagné ...31 juillet.
Le curé et moi sont allés à Ste Croix pour la fête de S. Ignace. Nous étions 17 personnes à table, dont deux Augustins et deux M.M. de Niederhergheim étaient, les autres étaient de la famille. Je n'ai pas joué.
Dans ces jours M. Necker a été rappelé par les États généraux, ainsi que les autres ministres renvoyés quelques jours auparavant. L'intendant de Paris, M. Foulon, a été pendu par le peuple de Paris ; la corde rompait trois fois. Le comte d'Artois, le prince de Condé et son fils, le maréchal de Broglie, le baron de Breteuil, M. de Galoisière et d'autres qui avaient été la cause du changement de l'ancien ministère et de toutes ces places, comme il est à le croire, et aux rois d'exiger et brûler la ville de Paris, furent proscrits, leurs têtes mises à prix. Le roi demanda par députation de s'y trouver à Paris, et il fut défendu à la reine de sortir de Cloud. Toutes les troupes renvoyées dans leurs garnisons. On avait intercepté des lettres par lesquelles on devait mettre le feu à la capitale, ce qui causa le soulèvement de Paris, et même de l'Alsace. Les princes et seigneurs proscrits se sont sauvés dans les pays étrangers. Le comte d'Artois passa par Brisach. La Bastille fut en même temps rasée et détruite en fond de comble. Le gouverneur fut fait prisonnier par un garde français de Rouffach. On fait monter le nombre des morts, tant soldats que bourgeois et autres, à 50. Le cardinal de Rohan a été demandé par les États généraux.
Le mois de juillet fut aussi fort pluvieux et très peu chaud, à quelques jours près.
Le 1er le ciel était couvert de nuages, et presque sans soleil. Le 2 de même. Le 3 fut beau et chaud ; après-midi tonnerre et grande pluie. Le 4 chaud et vent du sud. Le 5 de même, le soir pluie et tonnerre. Le 6 pluie sans cesser et forte. Les 7 et 8 chaud. Le 9 matin petite pluie, le 10 chaud. Dans la nuit tonnerre, pluie et vent du sud horrible. Les 11 et 12 assez chaud. Le 13 désagréable, vent du sud, pluie et froid. Le 14 de même. Les 15 et 16 chaud. Les 17 et 18 désagréables, vent du sud horrible, pluie. Le 19 matin beau, soir pluie. Le 20 une petite pluie, reste beau. Les 21, 22 et 23 beaux. Le 23 matin pluie, sud, nuages. Les 24, 25 et 26 assez beaux, vent du sud et quelques petits tons pluies. Le 27 il commença à pleuvoir, et continua la nuit et le jour suivant, 28, sans cesse. Le 29 matin encore pluie ; le vent du sud s'éleva et la pluie cessa. Les eaux de l'Ill étaient fort hautes. Le 30 soleil et vent du sud ; le matin petite pluie. Le 31 nuages.
Ce qui frappe le plus à la lecture de ces pages, est la manière dont la grande Histoire s’introduit dans le quotidien de Jean-Michel Vogelgsang. Un enterrement à Sainte-Croix, un repas de fête, une visite, une partie de cartes à laquelle il précise ne pas avoir joué, quelques observations sur la pluie et la crue de l’Ill voisinent avec le rappel de Necker, la prise de la Bastille, la mort de Foulon et les troubles qui gagnent les villes d’Alsace.
Vogelgsang ne connaît encore les événements que par des récits rapportés, mêlant informations exactes, rumeurs et exagérations. Il les consigne tels qu’ils lui parviennent, sans pouvoir naturellement en mesurer toutes les conséquences. C’est précisément ce qui donne à son journal sa force et son authenticité : il ne reconstruit pas les faits après coup, mais saisit l’événement au moment même où celui-ci entre dans les conversations et bouleverse peu à peu les habitudes.
En ce mois de juillet 1789, le jeune prêtre observe surtout la propagation du désordre et des violences. Rien ne laisse encore deviner combien la Révolution transformera bientôt sa propre existence et fera de lui un prêtre réfractaire, condamné à mort et contraint à la clandestinité dans sa maison familiale, à Rouffach, à l’angle de la rue Pairis. Ces quelques feuillets conservent ainsi le témoignage précieux d’un monde encore familier, saisi à l’instant où il commence à vaciller.
Question mystère:
qui aurait pu être ce garde français, originaire de Rouffach, qui aurait fait prisonnier le gouverneur de la Bastille, le 14 juillet 1789 ?
François Joseph Lefebvre (1755 -1820) s'est engagé dans les Gardes Françaises le 10 septembre 1773, à l'âge de 18 ans. Il en devint Premier Sergent le 9 avril 1788 et s'engage dans les premieres émeutes à Paris à l'âge de 34 ans.
Il est Garde Français, il est de Rouffach...
Un scoop ???
La maison familiale Vogelgsang à Rouffach
Note:
[1] Dans l’introduction à son article, Walter écrit :
« Vogelgsang a laissé un Journal dans lequel il avait l’habitude de noter presque jour par jour les événements de son temps même minimes et insignifiants. malheureusement ces notes ont été dispersées après sa mort et il ne reste plus que quelques fragments conservés dans la Bibliothèque universitaire de Strasbourg. La partie dont un extrait va suivre et qui s’étend du mois de janvier 1788 au mois d’avril 1791 a passé du curé Zimberlin, autrefois à Orschwihr, à M. Ostermeyer à Rouffach qui a bien voulu la céder à l’auteur de cette petite notice biographique.
«Th. Walter sur Numistral https://numistral.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9406953w/f128.item
Gérard Michel
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