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L’église paroissiale de Rouffach est rebaptisée Temple de la Raison !

1794
extrait du Journal de l'abbé Jean-Michel VOGELGSANG MS 859 ( réserves) à la B.N.U. Strasbourg
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Catégories : QuotidienReligion
  • temple de la Raison
  • VOGELGSANG
  • Jean-Michel VOGELGSANG

 La Fête de  la  Raison, célébrée à Notre-Dame de Paris

 

 

Le témoignage de Jean-Michel VOGELGSANG sur la Fête de la Nation à l'église Notre-Dame de Rouffach,

première cérémonie révolutionnaire du 9 janvier 1794

 

MS 859: Ce manuscrit  conservé à la B.N.U. de Strasbourg, constitue un témoignage exceptionnel sur l’introduction du culte révolutionnaire de la Raison, en Alsace pendant la phase radicale de la Révolution française, plus précisément durant la période de la déchristianisation et de la Terreur (1793-1794). Il présente un immense intérêt historique parce qu’il ne s’agit pas d’un texte officiel, mais du regard inquiet d’un témoin catholique, l’abbé Jean-Michel Vogelgsang.

Le texte décrit la célébration du premier « décadi », c’est-à-dire le jour de fête du calendrier républicain instauré par la Convention. Depuis l’automne 1793, les autorités révolutionnaires cherchent à remplacer le dimanche chrétien, à effacer les anciennes pratiques religieuses et à instaurer une religion civique centrée sur la Nation, la Liberté et la Raison.

L’église paroissiale est transformée en « Temple de la Raison », lieu de culte révolutionnaire avec, à la croisée du transept, un énorme échafaudage couvert de branches d’arbres évoquant une montagne ! 

Mais ce spectaculaire culte de la Raison célébré à Rouffach le 9 janvier 1794 ne surgit pas brutalement. Quelques semaines auparavant, le 10 décembre 1793 (20 frimaire an II), la ville avait déjà connu une première cérémonie révolutionnaire organisée dans l’église paroissiale désormais rebaptisée « Temple de la Raison ».

Le témoignage du chroniqueur Jean-Michel Vogelgsang permet de suivre presque pas à pas l’installation progressive de cette nouvelle liturgie civique. Dès cette première célébration, tous les éléments essentiels étaient déjà présents : interruption des offices religieux traditionnels, mobilisation obligatoire de la population, présence des autorités révolutionnaires, discours violemment hostiles au christianisme, exaltation de la République, bonnet rouge, chants patriotiques et même exécution de la Marseillaise à l’orgue de l’église !

Mais la cérémonie du 9 janvier 1794 marque une étape supplémentaire dans la radicalisation symbolique du culte révolutionnaire. À la simple réunion patriotique de décembre succède désormais une véritable mise en scène politique : édification du « Mont », apparition de la Déesse de la Raison, destruction publique du mobilier religieux et cérémonial collectif destiné à substituer aux anciennes pratiques chrétiennes une religion civique entièrement nouvelle.

 

Aujourd’hui eut lieu le premier DECADI, ou fête de la Nation, au cours duquel fut célébré dans le Temple de la Raison le service divin tel qu’il était prévu par la loi.

L’après-midi, les tambours appelèrent la population à se rassembler : chaque bourgeois était tenu de se présenter en armes...

Les festivités furent ouvertes par Théobald MÜNSCH, commissaire de la ville, avec un discours tenu en français. Puis ce fut le tour de FRICK, l’arpenteur et agent national, qui tint un discours en allemand sur la liberté, la suppression du joug des seigneuries, l’absolutisme du Roi, et autres sujets du même genre...

Enfin ORTLIEB, greffier municipal, gravit les degrés de la chaire. Il était de confession luthérienne alors que les deux premiers orateurs étaient des catholiques. Il s’attaqua violemment à la religion, disant que nos anciens avaient tous vécu dans l’erreur, les images des saints, les autels des églises n’étaient rien d’autre que des manifestations de l’idolâtrie, inventée par les maudits évêques et dont l’entretien n’avait coûté que trop d’argent ! ....

Il traita les bourgeois de la ville d’aristocrates, il les menaça du même sort que celui des bourgeois de Toulon qui s’étaient traîtreusement rendus aux anglais, mais leur ville avait été reconquise et complètement rasée... Par contre il fit l’éloge de la population de Landau, de Haguenau et de Wissembourg qui s’était comportée vaillamment...

Enfin il appela tous les bourgeois à se défendre jusqu’à la mort pour la Liberté, à se sacrifier jusqu’à former un rempart de leur corps pour protéger de l’ennemi les autres régions de la République. (À mots couverts on pouvait comprendre que l’Alsace tout entière allait être sacrifiée...)

Il parla également de la noblesse orgueilleuse et des religieux réfractaires qui ne méritaient que de dépérir dans la misère.

Il termina son discours en entonnant le chant des Marseillais « Allons enfants de la patrie... », imité par tous les soldats et beaucoup d’auditeurs présents...

À la suite de cela, la musique joua, au pied du Mont, alternant avec des chants, pendant environ une demi-heure.

À la fin de chaque morceau, comme cela avait déjà été le cas à la fin de chaque discours, la foule claquait vaillamment dans ses mains.

Mais dans tout cela, ce qui était le plus remarquable, c’était le Mont ! Il venait d’être terminé le matin même et c’était donc là son inauguration officielle.

À son sommet, se trouvait la Déesse de la Raison (il se serait agi d’une certaine HUENTZ qui se trouvait être la belle-sœur de JÄNGER, le maire assassiné), armée d’une pique.

Un peu en contrebas étaient assises trois femmes de la bourgeoisie, dont la tête touchait presque les voûtes de ce qui avait été le chœur de l’église d’avant... Un peu plus bas, était assise une douzaine de jeunes filles de 10 à 14 ans, filles de bourgeois de la ville.

Dans des loges cloisonnées par des branches de sapin et disposées les unes au-dessus des autres à la manière d’un amphithéâtre, d’où elles dominaient les auditeurs placés en contrebas, étaient assises d’autres jeunes femmes et femmes mariées, toutes avec leur parure de bijoux, aristocrates et patriotes que l’on avait priées d’être présentes.

Dans les loges inférieures, à mi-hauteur du MONT, étaient placés les musiciens.

Ce Mont n’avait par ailleurs rien de particulier : ce n’était qu’un échafaudage de bois, à l’exception de l’étage supérieur qui, comme déjà dit, était recouvert de branches de sapin.

Quant au dix commandements qui, à en croire le sermon du curé du dernier dix décembre, on ne les voyait nulle part... A moins que le curé ait mal compris et que c’étaient les jeunes filles dont il s’agissait ! (VOGELGSANG avait d’abord écrit, puis rayé Frauenzimmer !)

Il faut ajouter qu’au début de la célébration avait été célébrée l’union nuptiale d’un couple de patriotes, un bourgeois fortuné, veuf et sourd avec une jeune bourgeoise....

Après toutes ces festivités dans le Temple de la Raison, on alluma sur la place un grand feu de joie. On y brûla les tabernacles, les piétements des autels, leurs colonnades et autres parties en bois. Les images des Saints ne furent pas touchées, la municipalité, qui tenait encore à faire preuve d’un peu d’esprit chrétien, les avait fait mettre en sécurité dans une des tours de la ville.

Sur le bûcher étaient également déployés les drapeaux des trois corporations...

La Déesse de la Raison mit le feu à une botte de paille disposée dans le tabernacle, tenant d’une main le flambeau, de l’autre la pique coiffée du bonnet républicain.

Lorsque le bûcher s’enflamma, on forma tout autour une ronde qui dansa au son de la musique.

C’est là que l’on pouvait prendre conscience de ce que signifiait le mot Égalité : il y avait là des riches et des pauvres, hommes et femmes, jeunes et vieux, main dans la main, gambadant (hüpsen !!!) autour des flammes qui dévoraient les symboles de la vieille religion pour laquelle on éprouvait tant de dégoût !

Après cela, on distribua de l’argent aux pauvres, à l’occasion de ce premier culte célébré sous le signe de la Raison...

A la nuit, il y eut un grand bal dans la maison communale.

Tout au long de ces diverses cérémonies, les différents orateurs, les fonctionnaires municipaux, les membres du Comité et la plupart des patriotes avait coiffé le bonnet rouge. Le curé et son chapelain, eux aussi, étaient présents.

On peut s’imaginer sans peine l’impression qu’avait faite ce culte insensé sur tous les chrétiens bien-pensants, qu’un ordre, des menaces ou encore la simple curiosité avait amenés ici. Au moment où l’orateur, le luthérien, blasphémait dans son discours sur la religion, les évêques, l’ensemble du clergé et de la noblesse, une masse d’entre eux se leva pour quitter le Temple, ce qui le mit hors de lui : « Voyez, hurla-t-il, ils s’en vont, les aristocrates, ils ne supportent pas d’entendre la voix de la Raison ! » Et il ordonna aussitôt de placer des gardes aux portes et tout le monde dut rester jusqu’au bout de cette scène que chacun aurait souhaité n’avoir jamais vécue. Tous étaient abattus, autant par le spectacle de ce culte nouveau que par les menaces proférées par l’orateur et les nouvelles alarmantes qu’il avait données de la guerre, tous commençaient à perdre espoir d’être un jour libérés de cette misère...

 

Journal de Jean-Michel Vogelgsang (1761-1844)

 

La publication de ce témoignage à l’approche des célébrations du 14 juillet invite à réfléchir à l’héritage des fêtes révolutionnaires dans notre mémoire collective. À travers ces cérémonies du culte de la Raison, la Révolution française cherchait à instaurer une nouvelle culture civique fondée sur des rites collectifs destinés à remplacer les anciennes célébrations religieuses.

Feux de joie, rassemblements populaires, chants patriotiques et appels à l’union des citoyens autour de la Patrie trouvent encore aujourd’hui un certain écho dans les fêtes nationales contemporaines. Le témoignage de Vogelgsang rappelle toutefois combien ces manifestations purent apparaître, aux yeux d’une partie de la population, comme une rupture brutale avec les traditions religieuses et sociales de l’Ancien Régime.

Par son regard inquiet et profondément critique, le chroniqueur nous livre ainsi un témoignage précieux sur la manière dont ces bouleversements furent vécus dans une petite ville alsacienne durant l’hiver 1793-1794.

Gérard Michel

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Article publié le 8 juillet 2026 par Gérard MICHEL.

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Gérard MICHEL

Ancien professeur de Lettres et passionné de paléographie, je partage sur ce blog le fruit de plus de 20 ans de travail autour de documents d'archives.

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