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la "Vita" de saint Arbogast, une belle histoire à lire à nos petits enfants

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  • saint Arbogast

Saint Arbogast, Dagobert et la donation de Rouffach : histoire, légende et mémoire de l’Obermundat

Parmi les traditions fondatrices de l’histoire religieuse alsacienne, peu ont connu une fortune comparable à celle de saint Arbogast. Évêque de Strasbourg au VIIᵉ siècle, il apparaît dans les sources médiévales comme un saint thaumaturge, conseiller des rois mérovingiens et bienfaiteur de l’Église de Strasbourg.

Son nom est indissociable d’un récit qui a profondément marqué la mémoire régionale : la résurrection miraculeuse de Sigebert, fils du roi Dagobert, suivie de la donation de Rouffach à l’Église de Strasbourg. Cette tradition, connue par la Vita sancti Arbogasti rédigée au Xe siècle puis reprise par le chroniqueur rouffachois Materne Berler au début du XVIᵉ siècle, a longtemps servi à expliquer l’origine des possessions épiscopales dans le Haut-Rhin.

Au-delà de la légende, ces textes permettent de comprendre comment s’est construite la mémoire historique de l’ancienne seigneurie épiscopale de Rouffach et, plus largement, de l’Obermundat.

Arbogast dans les sources anciennes

Les renseignements historiques concernant Arbogast demeurent peu nombreux. Les listes épiscopales de Strasbourg le placent généralement au VIIᵉ siècle, sous le règne du roi mérovingien Dagobert Ier (623-639).

La principale source narrative demeure la Vita sancti Arbogasti, rédigée vers le milieu du Xe siècle, probablement sous l'épiscopat d’Uthon de Strasbourg, évêque de Strasbourg (950-965). [1] Mais l'ancienneté des temps ou la rareté des écrits ont effacé le souvenir de son enfance et de sa jeunesse…

La Vita affirme néanmoins qu'Arbogast était originaire d'Aquitaine et qu'il fut conduit en Alsace par la volonté divine avant d'accéder au siège épiscopal de Strasbourg.

Le texte insiste surtout sur les relations privilégiées qui l'unissaient au roi Dagobert. Le souverain, nous dit l'hagiographe, recherchait avec empressement ses conseils et trouvait dans ses paroles « une douceur comparable à celle du miel».

Cette proximité explique le rôle qu'Arbogast va jouer dans l'événement qui constitue le cœur de sa légende.

Sigebert revient à la vie

 

Le récit débute lors d'une chasse royale dans les forêts bordant l'Ill, près d'Ebersmunster.

Le jeune Sigebert, fils unique du roi, poursuit un sanglier avec les veneurs royaux. Séparé de ses compagnons, il se retrouve soudain face à l'animal. Son cheval prend peur, se cabre et s'enfuit. Le prince est projeté à terre mais demeure accroché à sa monture. Traîné sur une longue distance, il est retrouvé grièvement blessé. La Vita rapporte qu'il meurt le lendemain.

Cette catastrophe provoque une vive émotion dans tout le royaume : l'héritier du trône ayant disparu, c'est l'avenir même de la dynastie qui semble compromis.

À la demande du roi et de la reine, Arbogast est appelé auprès du défunt. Après une nuit entière passée en prière, l'évêque se rend seul auprès du corps. Agenouillé, il implore l'intercession de la Vierge Marie. Le miracle se produit alors : le jeune Sigebert ouvre les yeux, se relève et retrouve la vie.

Cet épisode constitue l'un des récits hagiographiques les plus célèbres de l'Alsace médiévale. Il explique la place exceptionnelle qu'occupera par la suite Arbogast dans la dévotion populaire régionale.

La donation de Rouffach

Reconnaissant, Dagobert souhaite combler l'évêque de richesses. Mais Arbogast refuse toute récompense personnelle. Selon la Vita, il invite le roi à consacrer sa gratitude à l'Église de Strasbourg : « Si tu veux rendre grâce à Dieu, agrandis plutôt les domaines de l'Église de la bienheureuse Mère du Christ. »

Dagobert cherche alors dans toute l'Alsace un domaine digne d'une telle donation. Son choix se porte sur Rubiaca, généralement identifiée à Rouffach.

Le texte décrit avec emphase l'étendue de la donation : terres cultivées, champs, forêts, eaux, bâtiments, dépendances et villages. L'ensemble est placé à perpétuité sous l'autorité de l'Église de Strasbourg.

Pour l'histoire de Rouffach, ce passage revêt une importance particulière. Il constitue en effet le récit fondateur des droits temporels exercés pendant des siècles par les évêques de Strasbourg dans cette partie de la Haute-Alsace.

Materne Berler et la mémoire rouffachoise

Près de six siècles plus tard, le prêtre et chroniqueur rouffachois Materne Berler (1487- après 1555) reprend cette tradition dans sa chronique rédigée entre 1510 et 1530. Son témoignage présente un intérêt particulier car il émane d'un habitant de Rouffach lui-même.

Berler résume le miracle de Sigebert puis ajoute que Dagobert donna : « Rouffach avec ses terres, ses forêts, ses pâturages et toutes leurs dépendances. »

Il précise encore que ces biens appartenaient toujours, de son temps, au chapitre cathédral et à l'évêque de Strasbourg.

Cette remarque est révélatrice. Elle montre qu’au début du XVIᵉ siècle, la mémoire de la donation demeurait vivante et continuait de justifier la situation politique et foncière héritée du Moyen Âge.

Le "diplôme" de Dagobert

Les historiens modernes abordent cependant ce récit avec prudence. La Vita laisse entendre que son auteur connaissait un acte de donation attribué à Dagobert. Or aucun original mérovingien n'a été conservé.

Les spécialistes considèrent généralement que le diplôme invoqué par les auteurs médiévaux est un faux diplomatique élaboré plusieurs siècles après les événements supposés.

Cette pratique était fréquente au Moyen Âge. Il ne s'agissait pas nécessairement d'une fraude au sens moderne, mais souvent d'une manière de donner une ancienneté prestigieuse à des droits réellement exercés depuis longtemps.

Dans le cas de Rouffach, l'objectif paraît clair : fournir une justification historique aux possessions de l'évêché de Strasbourg dans l'Obermundat.

L'existence du faux ne signifie donc pas que les droits épiscopaux étaient fictifs ; elle montre plutôt que l'on cherchait à leur donner un fondement remontant à l'époque prestigieuse des Mérovingiens. 

Arbogast et la colline du gibet

Un autre épisode de la tradition mérite l'attention.

Sentant sa mort approcher, Arbogast demande à être enterré hors de la ville, près du lieu des exécutions.

Selon Materne Berler, il choisit délibérément la colline du gibet de Strasbourg afin d'imiter le Christ, enseveli hors des murs de Jérusalem.

La Vita mentionne simplement une sépulture sur la colline Saint-Michel, alors située à l'extérieur de la cité.

Cette tradition reflète un thème fréquent dans l'hagiographie médiévale : l'humilité du saint qui choisit volontairement un lieu méprisé afin de suivre l'exemple du Sauveur.

La présence de sa tombe transforma progressivement la signification du site. Le lieu des supplices devint un lieu de mémoire et de pèlerinage.

Les reliques du saint

La vénération d'Arbogast se développa rapidement après sa mort.

Materne Berler indique que ses ossements furent répartis entre le monastère Saint-Arbogast et le chapitre de Surbourg, tandis que sa tête aurait été remise aux chanoines de Saint-Thomas. Cette répartition des reliques entre plusieurs établissements religieux n'avait rien d'exceptionnel au Moyen Âge. Elle permettait à chacun de bénéficier du prestige attaché à la présence d'un saint et favorisait le développement de dévotions locales et de pèlerinages.

Ces pratiques témoignent de l'importance du culte des reliques dans l'Alsace médiévale. Posséder les restes d'un saint constituait à la fois un honneur spirituel, un signe de prestige institutionnel et un puissant facteur d'attraction pour les fidèles. Le prieuré Saint-Valentin de Rouffach en fournit une illustration remarquable : la conservation du chef de saint Valentin y attirait des pèlerins venus parfois de très loin, de l'ensemble du Saint-Empire romain germanique, contribuant au rayonnement religieux de la cité bien au-delà de l'Alsace.

Qu'elle relève de l'histoire ou de la légende, la figure de saint Arbogast a profondément marqué l'Alsace.

La Vita sancti Arbogasti du Xe siècle et la chronique de Materne Berler du XVIᵉ siècle montrent comment un récit hagiographique a progressivement acquis une portée politique et territoriale. Le miracle de Sigebert et la donation de Rouffach ont servi pendant des siècles à expliquer l'origine des possessions épiscopales dans le Haut-Rhin et à ancrer celles-ci dans un passé mérovingien prestigieux.

Pour l'historien, ces textes ne constituent pas seulement des sources sur le VIIᵉ siècle ; ils sont surtout des témoins précieux de la manière dont les Alsaciens du Moyen Âge et de la Renaissance comprenaient leur propre histoire.

 

 

Pour le plaisir de la lecture,

je propose au lecteur une traduction de la Vita sancti Arbogasti : étant un piètre latiniste, j’ai demandé à l’intelligence artificielle (ChatGpt) de produire cette traduction à partir de l’original latin.

La "Vita" de saint Arbogast est caractéristique de l'hagiographie du haut Moyen Âge, le ton en est à la fois solennel, émotionnel et édifiant, parfois romanesque, cherchant davantage à instruire les fidèles, à démontrer la sainteté d'Arbogast, plutôt qu'à rapporter des faits avec une précision historique: c'est une succession de tableaux, on pense là inévitablement aux fresques romanes des églises d'Alsace, aux vitraux et aux retables sculptés racontant la vie des Saints, aux images pieuses du XIXème siècle et... aux tableaux Rossignol des écoles de notre enfance: rois mérovingiens, évêques en chape, forêts profondes, processions et miracles qui traduisaient en images ce que la "Vita" raconte en mots.

 

 

  1. Nous entreprenons le récit de la vie du très saint prêtre du Christ, Arbogast.

Quant à l'origine, à la vie, ou au genre de vie du très saint Arbogast, depuis son enfance jusqu'à son accession à l'épiscopat, soit que l'ancienneté des temps en ait effacé le souvenir, soit que la rareté des écrits ne l'ait pas fait connaître, puisque la tradition écrite ne nous l'enseigne pas, cela demeure incertain.

En revanche, les marques éclatantes d'un si grand Père, par lesquelles, de son vivant, il resplendit grâce aux miracles, n'ont pas été entièrement ensevelies dans le silence. Transmises d'oreille en oreille parmi les fidèles, puis racontées aux générations suivantes, elles sont parvenues jusqu'à nos propres oreilles. La tradition rapporte qu'au temps du roi Dagobert, lorsque la sainte Église répandait au loin le parfum des fleurs de la doctrine catholique et que la parole de Dieu progressait heureusement en tous lieux, Arbogast quitta l'Aquitaine.

Conduit par la volonté divine, comme les miracles accomplis plus tard devaient en fournir la preuve, il obtint le siège épiscopal de l'Église de Strasbourg et gouverna longtemps cette Église avec bonheur.

Ce bienheureux prêtre du Christ était uni au souverain par une si étroite amitié que celui-ci se plaisait à sa conversation jusque dans le palais royal ; il goûtait ses paroles comme la douceur du miel et recherchait ses conseils.

  1. Tandis que le roi dans son royaume et l'évêque dans son diocèse administraient heureusement chacun sa charge, l'ennemi du genre humain, jaloux d'une situation si prospère, transforma cette joie en malheur.

Or il advint qu'un jour des chasseurs royaux poursuivaient, selon leur coutume, un sanglier dans une forêt. Le fils unique du roi les accompagnait également.

Cependant, tandis qu'ils s'égaraient avec leurs chiens à travers les sentiers et les replis de la forêt, le jeune prince, demeuré seul, rencontra imprudemment un danger. À cette vue, le cheval qu'il montait, épouvanté, fit brusquement volte-face et s'enfuit.

Le jeune homme voulut le retenir par la bride et tira les rênes dans la direction opposée ; mais, hélas ! il fut précipité de sa selle. Comme il tenait encore les rênes dans sa main, il fut traîné sur le sol et misérablement broyé sous les sabots de son cheval. Les siens le cherchèrent longtemps. Lorsqu’ils le découvrirent enfin dans cet état, ils le relevèrent avec une immense douleur, le placèrent sur un cheval et regagnèrent la demeure royale dans un deuil profond.

La rumeur se répandit alors qu'il avait été frappé par un sanglier.

  1. Lorsque cette nouvelle se répandit dans le palais royal, nul ne pourrait décrire l'affluence des hommes et des femmes, ni les lamentations qui remplirent le palais, les rues, les campagnes et tous les lieux alentour. Et ce ne furent pas seulement les habitants du voisinage : dans toutes les provinces où cette catastrophe fut connue, chacun fut saisi d'une immense douleur et d'une profonde stupeur. Tous les grands du royaume furent accablés de la même affliction.

Voyant le roi plongé dans le désespoir, ils perdaient eux-mêmes tout espoir et ne savaient plus que faire, ni sur quoi pouvait désormais reposer l'avenir du royaume. Car l'héritier du trône et toute l'espérance du royaume semblaient avoir disparu.

Pendant ce temps, le jeune prince, après avoir été déposé sur son lit, quitta cette vie le lendemain.

Que fallait-il donc faire dans une situation aussi bouleversante ? Et comment apaiser la douleur du roi ?

Tandis qu'ils cherchaient ensemble une solution, ils arrêtèrent finalement le projet de faire venir l'évêque et le soumirent au roi.

Celui-ci accueillit cette proposition avec le plus grand empressement et, sans le moindre délai, envoya des messagers pour supplier l'évêque de daigner venir auprès de lui avec toute la hâte possible.

  1. Sans tarder, ils exécutèrent les ordres qui leur avaient été donnés : ils allèrent trouver l'évêque et lui exposèrent, non sans douleur, la raison de leur venue.

Lorsque celui-ci apprit le malheur qui avait frappé son ami, il en fut profondément bouleversé. En pleurant abondamment et en poussant de profonds gémissements, il fit appeler sa suite et partit aussitôt, sans le moindre retard.

Pendant ce temps, le roi, impatient de voir arriver l'évêque, sortit à sa rencontre. Dès qu'il aperçut de loin le vieillard qui s'avançait en hâte, il courut vers lui, la tête couverte en signe de deuil, les larmes aux yeux, entouré d'une foule de compagnons eux aussi en pleurs.

Lorsqu'ils voulurent s'adresser leur salut habituel, l'excès de leur douleur leur noua la gorge, si bien qu'aucune parole ne put sortir.

Nul ne saurait dire combien de larmes furent versées de part et d'autre.

Enfin, après avoir laissé libre cours à leur affliction pendant un long moment, après avoir essuyé leurs yeux, ils s'embrassèrent comme des amis qui se retrouvent.

L'évêque se dirigea ensuite vers le lieu de la prière, tandis que le roi le suivait à quelque distance avec les siens.

La reine, elle aussi, dès qu'elle apprit l'arrivée du saint évêque, accourut. Pareille à Marthe ou à Marie venant implorer pour leur frère, elle était inondée de larmes ; les sanglots secouaient sa poitrine. Pourtant, avec une pudeur respectueuse, les yeux baissés, elle se jeta aux genoux de l'évêque pour le supplier en faveur de son fils.

Mais lui, avec douceur, la releva de la main. Il ne lui demanda pas ce qu'elle désirait : sa profonde compassion lui faisait déjà comprendre ce que réclamaient ses sanglots.

  1. Enfin, après avoir jeûné, il entra dans l'église et y passa toute la nuit en prière, implorant le Seigneur en faveur du jeune prince. Comment il pria, ou quelles furent les paroles de sa prière, nous l'ignorons.

Lorsque, au déclin du jour, à l'heure où un profond sommeil s'empare habituellement des mortels, il se rendit d'un pas lent auprès de l'enfant, après avoir fait sortir tous les assistants qui veillaient auprès de lui, il fléchit les genoux et se recommanda à la protection de la bienheureuse Marie, celle qui avait donné la vie à Celui dont il espérait qu'il accorderait la vie au jeune prince.

Car il n'avait pas osé entreprendre une telle chose autrement qu'en obtenant d'elle qu'elle daignât invoquer le Seigneur en sa faveur.

Que pouvait-il faire, en effet ?

Partagé entre l'espérance et la crainte, il attendait, dans une prière incessante, le secours tant désiré.

Mais le pieux Créateur ne tarda pas davantage à secourir son serviteur, lui qui accorde habituellement son secours à ceux qui mettent en lui leur confiance.

Pendant qu'il priait, le jeune prince, comme s'il s'éveillait d'un profond sommeil, releva la tête.

Stupéfait, il ne savait s'il dormait encore ou s'il était éveillé.

Alors le saint, ayant mis toute son espérance en Dieu et comprenant ce qui venait de se produire, s'approcha avec joie.

Il releva le jeune homme vivant.

Puis, ayant fait appeler les officiers de la cour, il ordonna qu'on lui ôtât les vêtements funèbres qu'il portait jusque-là et qu'on le revêtît de ses habits royaux.

  1. Alors ceux qui se trouvaient présents pour accomplir leur service ne purent plus longtemps contenir leurs cris de joie ; ils se répandirent dans la cour et remplirent tout le palais royal de leurs acclamations.

Tous ceux qui dormaient furent réveillés ; ils accouraient de tous côtés, ignorant la cause d'un si grand tumulte. Le roi lui-même, qui venait à peine de trouver un peu de sommeil, car, accablé de douleur, il était demeuré toute la nuit sans fermer l'œil, épouvanté, se précipita vers la chambre d'où provenait un si grand vacarme.

Quelle joie envahit alors son cœur ! Les larmes qu'il versa en témoignent lorsqu'il vit revivre celui pour lequel il avait désiré mourir, si seulement il avait été possible de le reprendre à la mort.

La reine, appelée aussitôt, se hâta de venir se jeter aux pieds d'un si grand homme, car son fils vivant rendait la consolation à son cœur affligé.

Et tous ceux qui s'étaient rassemblés pour pleurer les funérailles furent remplis de joie ; saisis d'admiration devant la résurrection du jeune prince, chacun s'empressait d'aller annoncer la nouvelle aux autres.

  1. Le roi, ne voulant pas retenir plus longtemps l'évêque au palais, et avant que le peuple accourant ne l'accablât de louanges, délibéra avec la reine sur la manière de récompenser le saint qui leur avait accordé un si grand bienfait.

Il ordonna qu'on lui présentât avec empressement de l'or, de l'argent et tout ce que les trésors royaux renfermaient de plus précieux et de plus digne d'un roi, le suppliant humblement de daigner accepter ces présents.

Mais le saint homme, refusant de les recevoir, répondit :

« Si tu désires offrir quelque chose à Dieu en action de grâce, agrandis plutôt, pour accroître le service divin, l'église de la bienheureuse Mère du Christ, par les mérites de laquelle tu as retrouvé ton fils vivant. Élargis les limites de son domaine, qui sont trop étroites pour un si grand ministère, en lui attribuant une partie de ton royaume, afin qu'elle serve de revenu à ceux qui y servent le Seigneur, si telle est la volonté de ta majesté royale.

Car cela contribuera beaucoup plus sûrement et plus durablement à ton salut, ainsi qu'à la mémoire de tes ancêtres et de tes descendants, que l'or, qui réjouit les yeux tant qu'on le regarde, mais qui attriste le cœur lorsqu'il vient à être perdu. »

  1. Le roi accueillit avec joie la proposition de l'évêque et lui répondit :

« Où pourrions-nous trouver un lieu qui convienne au service de la Mère du Roi céleste, à qui appartiennent toutes choses au ciel comme sur la terre ? » Tandis qu'il réfléchissait ainsi et portait sa pensée sur toute l'Alsace, cherchant s'il pourrait s'y trouver un domaine digne d'une si grande donation, son esprit s'arrêta sur Rubiaca, avec toutes ses dépendances, c'est-à-dire ses terres cultivées, ses agréables campagnes, ses champs, ses forêts, ses eaux, ses bâtiments, ainsi que sa population très prospère, estimant qu'un tel bien constituerait une dot digne de la souveraine Reine du ciel.

Le roi ne différa pas davantage. Ayant arrêté son choix, il fit aussitôt appeler son chancelier et, en présence des grands du royaume, qui approuvèrent unanimement cette excellente décision, il fit dresser un acte de donation portant que Rubiaca, avec toutes ses dépendances, ses limites et tout ce qui lui appartenait, y compris les villages, que désormais et pour toujours, l'ensemble de ce domaine demeure entièrement placé sous la domination de la sainte Église de Strasbourg, au service de Marie, Mère de Dieu, cette donation étant garantie par un engagement ferme et irrévocable.

Après avoir reçu cette noble donation, l'évêque prit congé du roi et retourna chez lui. Ayant convoqué le clergé, les hommes d'armes et l'assemblée du peuple, en présence de tous ceux qui étaient réunis et témoins de l'événement, il déposa l'acte de donation sur l'autel consacré en l'honneur de sainte Marie.

  1. Après cela, il vécut encore de nombreuses années, illustré par les saintes vertus. Parmi les nombreux miracles qui lui sont attribués, nous avons jugé bon d'en rapporter un seul, digne d'être transmis à l'édification des fidèles.

On raconte qu'auprès du fleuve appelé Bruisach (la Bruche?), qui descend des Vosges et se mêle au cours de l'Ill traversant l'Alsace, il avait fait construire un petit oratoire de bois.

C'est là qu'il passait habituellement les nuits à célébrer l'office divin, afin de pouvoir se consacrer plus librement à la prière et s'adonner plus profondément à la contemplation de Dieu.

  1. Comme il ne trouvait pas d'embarcation, il traversait lui-même le fleuve à pied avec ses compagnons ; puis, après avoir terminé sa prière, il revenait de la même manière. Menant ainsi une vie religieuse, il supporta de nombreuses épreuves. Il délivra des possédés des démons qui les tourmentaient, réconcilia ceux qui étaient divisés et se montra, selon les besoins de chacun, un guide et un bienfaiteur.

Lorsque la vieillesse lui annonça que sa fin approchait, il ordonna qu'on préparât sa sépulture sur une colline voisine de la ville, là où se trouvait l'église Saint-Michel. Il demanda qu'on l'y transportât et qu'on l'y ensevelît, voulant imiter le Sauveur Jésus-Christ, qui avait lui aussi choisi d'être enseveli hors des portes de la ville. Mais, de nombreuses années plus tard, son corps fut transféré avec honneur dans le monastère fondé par l'évêque Babo, où il fut déposé avec une grande vénération. Là encore, par les mérites du Christ, il accorda de nombreux bienfaits aux fidèles qui l'invoquaient, tandis que montaient vers Dieu les hymnes et les louanges.

À Lui soient l'honneur et la gloire dans les siècles des siècles.

Amen.

 

.Une belle histoire, à lire à nos petits-enfants ...

 

[1] La Vita sancti Arbogasti est un texte hagiographique du Xᵉ siècle attribué à Uthon de Strasbourg, évêque de Strasbourg de 950 à 965 qui raconte la vie et les miracles de saint Arbogast, évêque de Strasbourg au VIIᵉ siècle. Son récit s’appuierait sur un ancien diplôme, daté de 662 du roi Dagobert qu’il aurait pu consulter directement… (un faux diplomatique médiéval, probablement élaboré plusieurs siècles plus tard pour donner une base juridique ancienne aux droits de l'évêché de Strasbourg sur l'Obermundat…)

 

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 Gérard Michel

Article publié le 12 août 2026 par Gérard MICHEL.

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Gérard MICHEL

Ancien professeur de Lettres et passionné de paléographie, je partage sur ce blog le fruit de plus de 20 ans de travail autour de documents d'archives.

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