Quand Rouffach changea de maître sans changer de seigneur
L'évêque, accablé de dettes, met en gage l'Obermundat, villes, villages et leurs habitants ... (suite... )
Au début du XVe siècle, l’Obermundat de l’évêché de Strasbourg traverse une période de profondes recompositions politiques et financières. Deux documents conservés aux Archives municipales de Rouffach, datés des 6 septembre 1429 et 24 juillet 1430, permettent d’observer de manière concrète les conséquences de l’endettement chronique de l’évêque de Strasbourg, Guillaume de Diest , sur l’administration et la domination seigneuriale dans cette partie de la Haute-Alsace.
Le premier texte, rédigé à Molsheim en septembre 1429, confie à Dietrich von Ratsamhausen zum Stein, bailli de Rouffach, le bailliage ainsi que la garde du château d’Isenburg. En échange de ses services et des avances consenties, celui-ci est autorisé à percevoir directement les revenus de la seigneurie et même, en cas de non-remboursement, à se saisir du château épiscopal. Derrière les formules de chancellerie apparaît ainsi une réalité essentielle du pouvoir à la fin du Moyen Âge : l’endettement des princes ecclésiastiques conduit fréquemment à l’engagement temporaire de leurs terres, revenus et droits seigneuriaux.
Le second document, daté du lundi suivant la Sainte-Marguerite 1430, soit le 24 juillet 1430 selon le calendrier julien alors en usage, marque une étape supplémentaire. L’évêque annonce aux autorités et habitants des villes de Rouffach, Soultz-Haut-Rhin et Eguisheim, ainsi qu’aux vallées et villages de l’Obermundat, qu’il a engagé cette seigneurie au Doyen et au grand chapitre cathédral de Strasbourg. Les sujets sont alors déliés du serment prêté à l’évêque et invités à reconnaître de nouveaux maîtres.
Ces deux actes illustrent les mécanismes du gage seigneurial dans le Saint-Empire romain germanique. L’évêque, possesseur mais non propriétaire du fief épiscopal concédé par l’Empereur, ne peut aliéner définitivement la seigneurie. Il peut en revanche en transférer temporairement la jouissance, les revenus et l’exercice de l’autorité à ses créanciers.
Document 1 : A.M.R. A / CC 1 6 septembre 1429
Le 6 septembre 1429, l’évêque de Strasbourg, Guillaume de Diest confie à Dietrich von Ratsamhausen zum Stein le bailliage de Rouffach, l’administration de l’Obermundat et la garde du château d’Isenburg. En échange, celui-ci perçoit directement les revenus de la seigneurie et peut même se saisir du château si les sommes dues ne lui sont pas remboursées.
Traduction:
Nous, Guillaume, par la grâce de Dieu évêque de Strasbourg, faisons savoir à tous que nous avons confié à notre cher et fidèle Dietrich de Ratsamhausen zum Stein, notre bailli à Rouffach, le bailliage de ce lieu avec toutes ses dépendances et droits, ainsi que l’office de la Schaffnei dans l’Obermundat, avec les terres labourables, les vignes, tous les bâtiments et dépendances, tels que les possédait autrefois Hans Hezolt, jadis notre Schaffner.
De plus, ledit Dietrich, notre bailli, devra garder et tenir notre château et forteresse d’Isenbourg avec douze serviteurs armés et en assurer la meilleure administration possible.
Pour cela, nous devrons lui verser chaque année quatre cent cinquante bons florins à la Saint-Martin. Il pourra les percevoir lui-même sur tous les revenus et profits qui nous reviennent dudit Mundat, sans aucune exception. Et tout ce qu’il paiera en outre pour notre compte, avec notre connaissance et notre consentement préalable, ou ce que nous pourrions encore lui devoir à ce sujet, il pourra également le prélever et se rembourser sur lesdits revenus et profits, après déduction des sommes susmentionnées.
Et s’il qu’il n’y ait pas assez de revenus disponibles, nous lui permettons par cette lettre, pour nous et tous nos successeurs, de se saisir et de prendre en son pouvoir notre château d’Isenbourg, sans empêchement de notre part ni de celle de nos successeurs, jusqu’à ce qu’il soit entièrement payé et indemnisé sans contestation. Et nous ne devrons pas non plus le relever entretemps des offices susmentionnés, d’aucune manière et sans fraude.
En témoignage de quoi nous avons fait apposer notre sceau à cette lettre, pour nous et nos successeurs, afin de confirmer tout ce qui précède.
Donné à Molsheim, dans notre château, le mardi précédant la fête de Notre-Dame de septembre, l’an mille quatre cent vingt-neuf.
Document 2 : A.M.R. A / AA 8 le lundi qui suit la sainte Marguerite (20 juillet) de l’année 1430 (En tenant compte du calendrier julien, en usage en 1430, le 20 juillet 1430 tombe un jeudi. Le lundi qui suit est donc le 24 juillet 1430.)
Le 24 juillet 1430, un peu plus de dix mois plus tard, l’Obermundat change de maître : Guillaume de Diest annonce qu’il engage l’Obermundat au Doyen et au grand chapitre de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Les habitants et autorités de Rouffach, Soultz-Haut-Rhin, Eguisheim et des villages de la Mundat sont déliés de leurs serments envers l’évêque et doivent désormais prêter fidélité au Grand Chapitre.
Traduction :
Nous, Guillaume, par la grâce de Dieu évêque de Strasbourg, adressons nos salutations et tous nos biens à Dietrich de Ratsamhausen zum Stein, notre bailli à Rouffach, aux prévôts, conseillers, jurés et communautés des villes de Rouffach, Soultz, Eguisheim ainsi qu’aux vallées et villages de l’Obermundat.
Nous vous faisons savoir que nous avons remis et engagé notre Obermundat, avec les villes, vallées, villages et toutes leurs appartenances, au noble et digne Doyen et chapitre de notre grand chapitre cathédral de Strasbourg, conformément à la teneur des lettres établies à ce sujet.
C’est pourquoi nous ordonnons, en vertu de l’hommage, de la fidélité et des serments par lesquels vous nous êtes liés, que vous reconnaissiez, promettiez et juriez désormais d’être fidèles, soumis, attachés et obéissants audit Doyen et Chapitre de notre cathédrale ainsi qu’aux seigneurs de ce même chapitre…
Telle est entièrement notre volonté.
Et par la présente Nous te déchargeons Toi, Dietrich de Ratsamhausen zum Stein, le bailli, ainsi que les prévôts, jurés et communautés des villes, vallées et villages susmentionnés de l’Obermundat, de la foi, fidélité et des serments que vous nous avez prêtés et auxquels vous étiez tenus.
En témoignage de quoi nous avons fait apposer notre grand sceau à cette lettre.
Donné le lundi suivant la fête de sainte Marguerite, vierge sainte, l’an mille quatre cent trente.
À travers ces deux documents conservés aux Archives municipales de Rouffach, apparaît toute la fragilité financière et politique des principautés ecclésiastiques à la fin du Moyen Âge. En moins de onze mois, l’évêque de Strasbourg, Guillaume de Diest, engage successivement les revenus, les offices, le château d’Isenburg puis l’ensemble de l’Obermundat afin de garantir ses dettes et de satisfaire ses créanciers. Derrière les formules solennelles de chancellerie, se devine un pouvoir épiscopal contraint de monnayer, temporairement, l’exercice même de son autorité.
Ces actes rappellent aussi qu’au XVe siècle une seigneurie ne se résume pas à un territoire. Ce qui se transmet avec le gage, ce sont également les revenus, les droits et les devoirs, et même la fidélité des habitants…
Et pour les habitants, la vie continuera comme avant, le changement est surtout politique, administratif et fiscal. La vie continuera sans doute de la même manière, le changement de seigneur est surtout perçu comme « une affaire d’en haut », les détenteurs du pouvoir changent, mais les contraintes du quotidien demeurent.
Et peut-être même que les habitants espèrent surtout une chose : que le nouveau maître ne soit ni plus exigeant ni plus coûteux que le précédent.
Gérard Michel
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