A.M.R. FF 11 / 66 et A.D.B.R. W 343 Baillage de Rouffach
Les aveux d’Adam MONER , 15 ans, emprisonné pour s’être livré à la magie et la sorcellerie, jugé et exécuté le 5 mars 1626 :
Déposition, aveux d’Adam MONER, fils de Jacob MONER, ancien bourgeois de Rouffach, âgé de plus de 15 ans, qui a été perverti, corrompu, par son père et qui a été arrêté et emprisonné pour s’être livré à la magie et la sorcellerie, il reconnait ce qui suit après avoir été interrogé güetlich et peinlich : [2]
- En premier lieu, alors que sa mère était absente de la maison, son père qui était assis sur une chaise dans la Stube, lui ordonna de renier Dieu et tous les saints, lui disant qu’il allait lui apprendre des choses …
- Après cela, alors qu’il se trouvait avec son père dans la Langgasse, une fillette de son âge et de sa taille est venue vers eux et son père lui a ordonné de la prendre, sinon il le frapperait à mort. Il a d’abord refusé mais a fini par accepter et il a couché avec la fillette. À la suite de quoi il a fêté ses noces sataniques au Bollenberg, cela s’est passé il y a environ 7 ans. (il avait donc 8 ans !). A ces noces, étaient présents :l
1 la Gundel Häglerin la vieille tanneuse (ou épouse du tanneur)
2
la vieille sage-femme, la mère de Martin Gross, appelé Goldschmidt
3 l’épouse de Martin KNECHT, le tailleur
4 la Kaufmännin, une veuve âgée
5 la Königin, également une veuve, qui vit avec von fils qui est tailleur,
6 la vieille Heuss, d’à côté de Kübler (ou à côté du tonnelier) aux remparts
7 la vieille Tursterin
8 la Hösterin
9 Geörg SCHLEGEL,
10 Annelin, la fille Kreützinger
11 le joueur de fifre de Pfaffenheim,
12 Wilhelm, le musicien de Rouffach dont le père avait été exécuté par le feu il y a bien longtemps
13 la vieille Schlosserin (ou l’épouse du serrurier) qui habite la maison d’été de la maison du boulanger
14 une marchande dont il ne connait pas le nom, vend du soufre et de la pierre à feu, a habité la maison de la vieille tanneuse mais qui aujourd’hui habite Oberhergheim.
15 Annelin, une servante qui avait servi chez Hans Steckhans mais qui depuis est chez Hans Beck
16 Maria, a fille de Hans S., le tonnelier, qu’on appelle Maria
17 la fille de la femme Isner, ne sait pas quel est son nom
18 Maria, la fille de Claus (der Schnecken Claus?)
19 la femme de Wolf Sturm
20 la fille de Caspar Pürckhlin, qui est avec Hans LEDERLEIN le barbier
21 une servante appelée Ursula, qui avait habité 6 mois auparavant chez Hans Meyer, le tonnelier.
22 Hans Storhans, le vigneron
23 la femme de Hans Beckh, de Gundolsheim
24 la fille de la Gerberin, qui habite Pfaffenheim
25 l’épouse de Hans Franckh
26 la Torscherin
27 item, l’aubergise À la Fleur de Gundolsheim
suite de la déposition d'Adam:
Un jour son père lui remit un onguent, dans une coque de noix, avec lequel il devait enduire une baguette.
- Lui et son père sont allés souvent dans la maison de la Gundelhäglerin, la vieille tanneuse, ils s’y sont transformés en chats, ont couru de long en large à travers la maison, puis, accompagnés de la Häglerin, sont montés au grenier et se sont élancés par le volet…
- Lorsqu’ils voulaient se transformer en chats, son père le caressait avec un onguent et il devenait sur le champ un chat.
- Un jour qu’il avait sur lui, dans un sac, un morceau de pain, l’esprit mauvais voulut le frapper, et lui ordonna de jeter le pain, parce que la vue lui en était insupportable.7.
- Il reconnait que quelques jours plus tôt avant qu’il fût emprisonné, plusieurs de ses comparses, qui avaient pris l’apparence de rats, étaient venus dans sa chambre pour le verführen tenter, détourner du droit chemin... Mais il a refusé, et parce qu’il portait du pain sur lui, ils n’ont pas pu lui faire de mal.
- Huit jours avant qu’on l’ait emprisonné, les pères jésuites lui ont donné un Agnus Dei, qu’il a accroché à son cou. Son fiancé diabolique, l’esprit mauvais a voulu le lui prendre et l’ouvrir, lui ordonnant de le jeter. Mais il n’a pas obéi.Un autre jour, lui et son père ont paralysé une vache appartenant à Martin Huggerhoffer. Pour cela son père lui avait donné un onguent dont il devait enduire un bâton, avec lequel il avait frappé la vache pour lui paralyser les membres.
- Accompagné de son père, ils se sont rendus, sous l’apparence de chats, dans l’étable de Jacob Würth où son père a donné à manger au cheval quelque chose qui le fit mourir peu après ; c’était un cheval noir, avec un signe blanc sur le front. (un chanfrein)
- En dernier lieu, son fiancé satanique lui a donné, alors qu’il se trouvait au Bollenberg en compagnie d’un grand nombre de comparses, une racine noire, qu’il a mise dans un pot avec de l’eau, qu’il a posé sur le feu, laissé cuire. Il a ensuite renversé le tout, il devait en sortir de petits vers blancs et des chenilles qui devaient causer des dégâts aux vignes et autres plantes.
Tribunal criminel tenu le mardi 5 mars 1624
contre et à l’encontre de
Jacob MOHNER, bourgeois de cette localité,
et de son fils Adam, âgé d’à peine quinze ans,
ainsi que de
Margreth SONTAGERin, une marchande originaire du pays de Souabe.
Les plaignants sont :
Johann MORELL chancelier (Cantzler) de Guebwiller, ,
Hans Lienhart NOTTER, receveur du bailliage
Simon OTTMAN, greffier du bailliage
Johan BACHER, Marschalck au château.
La consultation préalable [3] sur la tenue la tenue du tribunal criminel ayant eu lieu (tour de table…), le plaignant […] exposa en substance que ces trois personnes auraient dû s’employer davantage à la gloire de Dieu et au salut de leurs âmes, mais qu’il n’en avait rien été. Au contraire, elles avaient commis l’abominable méfait de renier Dieu, sa très sainte Mère ainsi que tous les saints, de s’attacher au diable, de pratiquer la sorcellerie et la magie, et de causer des dommages aux hommes, au bétail, aux récoltes et à d’autres biens, comme le feraient apparaître plus amplement leurs dépositions (Urgichten), qui devaient être lues publiquement.
Les trois dépositions des accusés furent alors lues publiquement.
À la suite d’un nouvel échange de propos, les accusés se retirèrent également. Jacob Moner se fit assister de Lienhart Schwartz.
Margreth et le fils se firent assister d’Andres Friderich comme défenseurs. Ils comparurent de nouveau et reconnurent une fois encore leurs aveux.
Ils ne demandèrent rien d’autre que la clémence du jugement et la miséricorde.
Les seigneurs plaignants réitérèrent leur précédente accusation et ajoutèrent que le père, en raison de la corruption dans laquelle il avait entraîné sa propre chair et son propre sang, devait être tenaillé avec des pinces rougies au feu en quatre endroits différents du corps, puis que tous devaient être brûlés vifs, le feu les faisant passer de la vie à la mort.
Le juge se retira alors et rapporta le jugement suivant :
Jugement :
Dans l’affaire introduite ce jour devant le tribunal criminel impérial, public et librement constitué, entre les représentants et avocats désignés par les seigneurs séculiers du très révérend, très illustre et très puissant prince et seigneur, Leopold, archiduc d’Autriche, évêque de Strasbourg et de Passau, administrateur des deux principautés abbatiales de Murbach et de Lure, duc de Basse-Styrie, de Carinthie, de Carniole et de Wurtemberg, landgrave d’Alsace, comte de Habsbourg, du Tyrol et de Gorizia, notre très gracieux prince et seigneur, ainsi que par les conseillers et officiers séculiers de la haute principauté épiscopale de Strasbourg, d’une part,
et
Jacob Moner, ancien bourgeois de cette localité, avec son fils Adam Moner, qu’il a lui-même entraîné dans cette voie, ainsi que Margreth Sontagerin, marchande originaire du pays de Souabe, née près de Riedlingen, tous trois accusés de crimes relevant de la justice criminelle, d’autre part,
après avoir entendu l’accusation criminelle, lu les différentes dépositions, entendu les réponses données, les prétendues justifications, les arguments et contre-arguments, puis les conclusions juridiques présentées par les deux parties et les observations formulées à leur suite, il a été décidé par jugement, que les trois accusés ont agi de manière injuste et hautement criminelle en commettant les méfaits avoués, en reniant Dieu, sa très bienheureuse Mère et Vierge Marie, […], et en pratiquant ensuite la sorcellerie et la magie.
Jacob Moner, en particulier, a commis un acte criminel en entraînant diaboliquement dans cette voie sa propre chair et son propre sang.
Ils doivent donc expier et réparer de la manière suivante ces actes abominables :
Tous trois seront immédiatement remis au bourreau, ou exécuteur de la haute justice, à la sortie de la salle du tribunal.
Tout d’abord, le mauvais père et corrupteur susmentionné, Jacob MONER, recevra publiquement trois pincements ou applications de tenailles rougies au feu, à savoir : le premier juste devant l’hôtel de ville, sur le sein droit, le deuxième sur la place devant l‘église paroissiale, sur le sein gauche et le troisième devant la porte de Fröschweiler, sur le bras droit.[4]
Ensuite, tous trois seront conduits ensemble jusqu’au lieu d’exécution habituel. Là, ils seront brûlés vifs par le feu, jusqu’à ce que celui-ci les fasse passer de la vie à la mort.
Toutes leurs cendres seront retirées de la terre, afin qu’ils ne puissent plus causer de dommages aux hommes ni au bétail, puis transportées à l’endroit approprié pour y être enfouies.
Tout cela leur sera infligé comme châtiment bien mérité et servira d’exemple à tous, jeunes et vieux, aussi bien aux personnes présentes qu’aux autres, et particulièrement aux parents, afin qu’ils en tirent une terrible leçon concernant leurs enfants.
Après la lecture du jugement, il fut publiquement annoncé que Son Altesse princière avait accordé sa grâce, en ordonnant que le père et Margreth soient d’abord étranglés, puis que la sentence soit exécutée ; quant au fils, il sera d’abord décapité, puis également brûlé.
Il y en a eu d'autres... beaucoup d'autres ...
Elles s’appelaient Agatha, Agnès, Anna, Appolonia, Barbara, Brigitha, Catharina, Christina, Clara, Elisabeth, Euphrosina, Gertrud, Magdalena, Margaretha, Maria, Otilia, Sybila , Suzanna, Dorothea, Ursula, Verena...
Parmi elles, il se trouvait aussi des hommes et des garçons, Diebolt, Geörg, Hans, Jacob et son fils Adam 15 ans, un autre Jacob 11 ans, Martin…
Broyés par les rouages d’une machinerie judiciaire implacable, incarcérés dans des conditions inhumaines, torturés, trainés sur leur lieu de supplice sous les huées de la population, pour finir vivants dans les flammes d’un bûcher…
Gérard Michel
Notes:
[2] gütliche Befragung : interrogatoire sans torture, sans recours à la contrainte physique. Cette première phase pouvait déjà comporter des menaces, des pressions, et des interrogatoires insistants.
peinliche Befragung : interrogatoire sous la torture
[3] Note inscrite dans le coin supérieur gauche de la première page : « À la place de Friederich WALDECKH et de Poll BREITSTEIN, membres du Conseil ayant siégé au tribunal, siégèrent Geörg WALCH et Hans KÖBERLIN. »
[4] Note marginale à la hauteur du passage relatif aux tenailles :
« N.B. : 9 voix pour 3 et 6 pour 4 applications de tenailles. »
