Les procès de sorcellerie de Rouffach...
J'ai mené il y a quelques années, de 2007 à 2013, un important travail de recherche sur cet épisode de notre histoire, sur des sources d'archive originales des A.M.R. de Rouffach et surtout des Archives départementales du Bas-Rhin. J'ai proposé une dizaine de conférences et séminaires sur le sujet et rédigé quelques articles, en particulier dans les pages d'obermundat.org.
Comme il est bon de se rafraichir de temps en temps la mémoire, je propose aux lecteurs quelques passages d'articles précédents qui rappelleront l'horreur de la détention et le martyre subi par des enfants, des hommes et des femmes... Il est bon aussi de rappeler que ces malheureux ont été incarcérés et jugés par un tribunal civil, et que l'Inquisition n'avait rien à voir dans la procédure...
Le sort réservé à ces malheureux, le martyre de centaines de femmes, d'hommes et d'enfants ne peut distraire et encore moins égayer. Si des faits tragiques de notre histoire doivent être représentés en spectacle, ce ne peut être que dans le but d'instruire et de mettre en garde contre l'obscurantisme et la barbarie... pas pour passer un moment récréatif en famille.
Rappelons d'abord quelques faits historiques, confirmés par des documents d’archives originaux conservés aux archives départementales du Bas-Rhin (archives d’Alsace de Strasbourg) et les archives municipales de Rouffach.
- Les procès de Rouffach n'ont rien de médiéval: ils se sont tenus, à deux exceptions près, au 17ème siècle, essentiellement entre 1612 et 1631.
- mes recherches ont permis, pour l’instant, de retrouver la trace de 178 personnes citées dans des procédures. Je n’ai pas terminé ces recherches aux archives de Strasbourg, mais j’ai pu lire, transcrire, traduire et commenter les procès-verbaux complets d’une centaine de procès et condamnations suivies d’exécutions par le feu, dont 80 entre 1612 et 1631, une moyenne de 4 procès par an, et en 1630/31, une à deux exécutions par mois, parfois deux et même trois le même jour !
- Parmi ces victimes, des hommes, des femmes et des enfants :
- 4 enfants de 11 à 16 ans, exclusivement des garçons, auxquels sont reprochés des faits qui remontent souvent à 5 ou 6 ans avant leur incarcération… deux d’entre eux, Adam MONER et Jacob KNORHAWER ont été exécutés… pour ce qui est des deux autres, je dispose du compte rendu de leurs interrogatoires et de leurs aveux, mais ça s’arrête là...
- 13 hommes, Hexenmeister, dont 8 ont été exécutés, un s’est échappé de prison et pour les 4 autres on ne sait pas… encore…
- 89 femmes exécutées sur le bûcher
- une est morte en prison
- trois autres ont été condamnées à la réclusion dans leur propre maison (l’une d’entre elle est décédée quelques jours après son retour à son domicile…)
- pour toutes les autres, elles sont mentionnées comme victimes d’une rumeur qui les accuse d’être sorcière ou comme accusée de sorcellerie ou encore comme exécutée pour faits de sorcellerie, mais je ne dispose que de cette seule mention, figurant la plupart du temps dans le protocole d'une autre affaire…
Ces hommes, ces femmes et ces enfants, arrêtés le plus souvent à la suite d’une simple rumeur ou d’une dénonciation, sont enfermés dans les cachots du château d’Isenbourg où ils resteront détenus entre trente et quarante jours dans les pires conditions. Ils seront interrogés, d’abord « güetlich » puis « peinlich », et seront remis entre les mains du « tourmenteur », le bourreau de la ville, qui aura recours à « la question », c’est-à-dire la torture prévue par la Caroline, le code de procédure criminelle de Charles Quint, pour tout délit grave qui, par sa nature, mérite la peine capitale ou une punition corporelle invalidante. Le supplice couramment pratiqué à Rouffach est celui de l'estrapade. Il s'agit d'une méthode de torture dans laquelle le bourreau attache les poignets de la victime à des cordes, le plus souvent dans le dos, puis la hisse jusqu'à la suspendre et la laisse tomber brusquement, mais sans laisser le corps toucher terre. Pour intensifier la traction, des poids sont fixés aux pieds de la victime. Le résultat est une luxation des épaules, diverses fractures et une déchirure des ligaments accompagnée d'une intense douleur. C’est à ce prix que sont obtenus des aveux, soigneusement consignés par les greffiers.
C'est un corps disloqué, exténué par des heures d'interrogatoires, des nuits d'angoisses et les sévices subis , qui sera livré au bourreau qui le traînera hors de la ville pour le livrer aux flammes du bûcher. Sur son passage, les cris et hurlements d'une foule en délire, les rires, les crachats... Devant l'hôtel de ville, le bourreau lui tailladera le sein ou le bras avec une tenaille rougie au feu, un geste qui sera répété devant le portail de l'église Notre-Dame et une dernière fois sous la porte Est de la ville, la porte de Froeschwiller.
Tous les protocoles se terminent, à quelques mots près, de la même façon. De rares fois, par grâce exceptionnelle accordée dans son infinie bonté par le seigneur de l'Obermundat, le condamné aura la tête tranchée ou sera étranglé, avant que son corps ne soit précipité dans les flammes du bûcher pour y être consumé et pour qu'il n'en reste que cendres. Ces cendres seront soigneusement recueillies et enterrées, afin qu'elles ne puissent être utilisées pour composer des potions maléfiques. ... Ces exécutions, on l'a compris, sont publiques, le spectacle ayant un objectif "pédagogique": voilà ce qui vous arrivera si vous transgressez nos lois ! L'effet dissuasif a-t-il été suivi d'effets ?
… remis au bourreau, et avant tout les trois condamnés seront marqués par trois fois par des tenailles rougies au feu : la première devant l’hôtel de ville sur le sein droit, la deuxième devant l’église sur le sein gauche, la troisième devant la porte de Frœschweiler sur le bras droit. Puis tous trois seront conduits ensemble au lieu d’exécution, où ils seront brûlés vifs ; leurs cendres seront retirées afin qu’elles ne puissent plus nuire ni aux hommes ni au bétail, puis enfouies, pour leur juste châtiment et comme avertissement pour tous, jeunes et vieux, et en particulier pour les parents envers leurs enfants. Après lecture de la sentence, il fut annoncé publiquement que, par grâce du seigneur de l’Obermundat, le père et Margreth seraient d’abord étranglés, puis exécutés selon la sentence, tandis que le fils serait d’abord décapité puis brûlé...
… erstlich alle und jede insonders, wie gemelt, alsbaldt vom Schrankhen dem Scharpfrichter an die Handt gelüffert, von demselben hinaus zue bestimbten Walstatt gefüert, alda vorderist uf Leitern geschindet oder gebunden und (rajout dans la marge: mit dem Strickh vom Leben zum Todt…) stranguliert, folgendt deren Cörper ins Feür geworffen und durch dasselb verzehrt, also zu Eschen gemacht, auch nachgehent dieselbe Eschen vom Erdreich abgeschafft und darin verdolben werden, Inen allen und jeder zu wol verdiente Straff, andern dergleichen auch meiniglichen Jung und alt zu einem ganz eschröckhlichen Exempell…
un autre exemple:
... als balden von den Schrancken dem Scharpfrichter an die Handtgelifert, an gewohnliche Wahlstatt gefierth, daselbsten auff beyden armben besondern auf jedwedern Ihro […] ein Pfez mit kleÿender Zangen gegeben werden solle, daraufhin als balden lebendig in das Fewr geworffen und darinnen zue Pulver und Aschen verbrendt. Die Aschen under den Boden vergraben werden, Ihro zue wohlverdienter Straff und andern zue einem abscheuhlichen Exempell ...
HAXAHUS, La maison des sorcières de Bergheim
Au HAXAHUS, La maison des sorcières de Bergheim, le visiteur est accueilli par de grands portraits en pied de femmes d'aujourd'hui, habitantes du Bergheim d'aujourd'hui, qui ont accepté que leur photographie soit exposée dans ce lieu de mémoire qui vise à réhabiliter "l'honneur" de 40 femmes, accusées de sorcellerie, torturées et brûlées vives. Elles sont celles qui auraient pu être accusées aujourd'hui, des mères, des travailleuses, des adolescentes... Le Haxahus invite à interroger le passé pour mieux comprendre le présent et porter un regard sur l'exclusion et l'intolérance d'aujourd'hui.
Ici, pas de parcours ludique, l'objectif n'est pas le pittoresque touristique ...
A Rouffach, 178 noms, des noms de femmes, d'hommes et d'enfants, des noms d'ici, pas Carabosse, Chalumette, Cornebidouille, Draculette ou Crapoline, mais Agathe, Marie, Marguerite, Anne, Agnès, Barbara, Jacques, Paul, Adam ... Des patronymes comme Schneider, Koenig, Weingandt, Schmitt, Beck, Meyer, Schlegel, Krieg, Cuentz ...
Des aïeux à vous, peut-être?
Sûrement !
Quelques noms:
Anna KÜENLERin épouse Claus STREIZFELDER, Conseiller au Magistrat de Rouffach 1624
Anna MARQUART de Gueberschwihr (22 mars 1625)
ANNA MOCKHERin dite la Wasserweiblin (décembre 1615)
Anna RÜBERin épouse de Valentin MAULBECKH, bourgeois de Rouffach (8 juillet 1616)
Appolonia RUDENEY dite la Krösshenserin (29 mars 1627)
Barbara HERRBOTTERin, dite la DURSTERIN (27 Mai 1625)
Maria, épouse du tailleur Geörg WEISER
Barbara SCHNEIDERin, la sage-femme de Soultzmatt
Barbara RUELMENin, veuve de Bartel SCHNEIDER de Goldtbach dite la Goltbechin (18 April 1616)
Barbara WEYSSMAN Veuve de Quirin HÖFFER, bourgeois de Rouffach, exécutée par le feu avant le 15 mai 1624
Brigitha BÖHEMLER (30 mai 1611) veuve Georg BECHTOLTZ de Gundolsheim
Christina ECKHARTerin, die alt Marschalckherin, de Rouffach (juillet 1630)
Elisabetha GEYGERin, épouse de Valentin RAUCHER de Wettoltzheim, (11. Septembre 1627).
Elßbeth OFFLATin, veuve de Diebolt GOLTTNER. (avril 1624)
Geörg MÜLLER l‘ancien Podtenmeister de Rouffach (6 juillet 1630)
Geörg SCHLÖGEL bourgeois de Rouffach (23 février 1624)
Hanns WYSSMANN de Rouffach (6 avril 1630)
Jacob KNORHAUWER, 11 ans
Jacob MOHNERn, bourgeois de Rouffach et son fils Adam, âgé de 15 ans
et Margreth SONTAG originaire de Souabe (Schwabenlandt). (5 Mars 1624)
Jacob STRÖLIN dit Grossnass
Magdalena Kriegerin de Kirchzarten1628
Magdalena MEYERHOFFERin, épouse de Hans Heinrich KASTNERs 1629
Paulus GERTLER de Pfaffenheim (1629) 14 ans
Othiliam, épouse de Hans Jacob WECKHERLINs (1629)
Margareth MEYERIN, veuve de Jacob SPETTWILLER (16 juin 1611)
Margretha BECKHIN veuve de Peter ZIMMERMAN de Soultzmatt, lui-même exécuté quelques années auparavant par le feu (1624)
Maria SCHLOSSERin, sage-femme, veuve de Michaël DÜRINGER de Eguisheim, (23 avril 1630)
Maria Weingandt, dite die Kleinerin, veuve de Jacob Laur 1631
Susanna BECHERin, veuve de Walther DIDENEYs (Rouffach 19 mars 1616)
Ursula SCHMIDin épouse Hannβ HÄBERLIN Soultz janvier 1613
Ursula BECKHin, jetzt Claus ROSSen des Einungs Potten, vorhin Clausen RUDENEIs gewesten Eheweib, Agnes BERTSCHin, veuve de Claus MEYERHOFER Wittiben, Verena SCHILLINGerin , épouse Geörg SIGEL les trois exécutés le 27 novembre 1615
Odile Cuenz, brûlée comme sorcière en 1615, épouse de Melchior Knechtlin, Conseiller au Magistrat
Madeleine Cuenz, brûlée comme sorcière en 1615, épouse de Jacques Anshelm, receveur de l'hospice du Saint Esprit et de la cour dimière de Klingenthal
Anne Cuenz, brûlée comme sorcière en 1615
Agnès Cuenz, veuve de Louis Cuenz, brûlée comme sorcière 1615
etc.
Gérard Michel,
lanceur d'alertes d'opérette...
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