meÿster frantz (den) steÿnmetz
(Nota :Les lettres entre parenthèses se rapportent au plan figure 7)
Marc GRODWOHL:
1583 Un rare contrat passé entre maître d’ouvrage et maître d’œuvre
Les contrats de travaux passés entre maîtres d’œuvre (maîtres tailleurs de pierre équivalents aux architectes actuels) et leurs clients maîtres d’ouvrage privés ne sont pas fréquents. Il est encore plus rare de pouvoir comparer physiquement ces documents avec les bâtiments correspondants. Gérard Michel a découvert aux Archives municipales de Rouffach un intéressant document qui nous invite à tenter un tel rapprochement. En 1583, Balthasar Goÿ, maître d’ouvrage, conclut avec Maître Franz, tailleur de pierre et maître d’œuvre, un contrat de travaux de reconstruction partielle et d’embellissement d’une maison à Rouffach. Le contrat est assez détaillé pour orienter la recherche sur le terrain de constructions pouvant être identifiées à celle décrite.
Localisation
Nous avons prospecté Rouffach, nous limitant aux façades visibles sur rue car les cours sont inaccessibles sauf à solliciter l’accord des propriétaires, ce qui n’était nullement envisageable dans le cadre de cette recherche limitée et ponctuelle. Aucun bâtiment, en première analyse, ne satisfaisait aux trois critères de sélection : un oriel sur la rue, une tour d’escalier à vis, une date de construction un peu postérieure à 1583 idéalement associée aux initiales B.G. du maître d’ouvrage. Hélas, il s’est vite avéré que de telles initiales de propriétaires étaient rares et que la plupart des blasons avaient été bûchés. Ici il y avait un oriel mais pas de tour d’escalier, ailleurs la date de construction portée sur l’édifice ne concordait pas, et ainsi de suite. Il fallut réduire les ambitions et rechercher plutôt des vestiges probants dans un bâtiment transformé au point que sa silhouette initiale était méconnaissable et enfin, en cas d’échec de cette dernière tentative, admettre sa disparition.
Figure 1. n° 19 rue Poincaré (porche au premier plan) et n° 17 rue Poincaré (porche au second plan)
Par élimination nous avons retenu, après l’avoir rejeté en première analyse le n° 17 rue Poincaré, doté d’un oriel peu ou prou conforme au contrat de 1583 et portant la date 1584. Isolés, ces deux indices ne pouvaient constituer une preuve assez solide. Par pur hasard, nous avons trouvé dans nos propres archives la photographie d’un puits (D) , dans la cour du n° 17, dont le linteau porte la date 1590 et une marque de marchand, quatre-de-chiffre combiné avec les initiales H.M. Ces dernières sont celles de Hans Mausses, la date 1590 étant compatible avec des mentions de ce personnage dans d’autres sources [1]. Ce puits n’est pas à son emplacement d’origine. Il a été déplacé à son emplacement actuel lorsque la cour (C) a été créée, conjointement à la distraction et vente d’une partie de la maison et du terrain en 1799 [2].
Figure 2 Détail de l’oriel , la date 1584 figure deux fois, en chiffres arabes et romains. Dans le panneau de gauche, en bas à gauche, on distingue la trace d’une partie de signature de tailleur de pierre qui ne correspond nullement à celle de Franz Baur.
Figure 3. Linteau du puits, face nord côté n° 17, portant les initiales HM combinées à un quatre-de-chiffre, en-dessous une demie roue de moulin ( ?)
Ce que le contrat nous apprend de la morphologie de l’édifice
Les éléments majeurs sont la création d’un escalier à vis (schnecken) et d’un oriel (ercker), décrits dès les premières lignes du contrat et chiffrés ensemble pour un montant représentant 61% du coût total des travaux. L’escalier à vis est hors-œuvre, logé dans une tourelle de trois étages (gaden) soit un niveau au rez-de-chaussée dont la fonction n’est pas connue, la desserte d’un premier étage et du comble. La tourelle est plus haute que le volume principal, trois étages pour seulement deux « appartements » (gemach). C’est quasiment la règle à Rouffach : par exemple en face de la maison n° 17 rue Poincaré, le n° 30 au porche daté 1582 en donne un exemple (figure 5).
Figure 4. Coupe schématique du n° 17-19 rue Poincaré (croquis assisté par IA)
Figure 5. Le n° 30 rue Poincaré vu du côté cour. Le positionnement du porche traversant et de la tour d’escalier donne une idée assez juste de l’organisation initiale du n° 217-19 rue Poincaré. La maison n’est pas datée, son grand porche d’accès à la cour porte la date 1582
La façade sur la rue (à l’est) est pourvue à l’étage d’in oriel sur lequel on reviendra plus loin. Il est fait mention d’une arcade (porte cochère), probablement un passage traversant la maison. La façade s’ouvre de nos jours par deux porches. Le passage au sud (F) figure sur le cadastre napoléonien (1817) comme parcelle distincte, donnant accès à une cour arrière. Il résulte peut-être de la distraction partielle et tardive de la maison d’origine (n°19), correspondant à l’actuel n° 17 rue Poincaré. L’arcade mentionnée dans le contrat de 1583 serait donc le porche nord (L). Cette hypothèse est confortée par la stipulation : « En outre, je l’ai engagé pour l’arcade (bogen) et les murs du côté de la rue ». L’entourage de ce porche est aujourd’hui habillé de faux jambages et claveaux qui masquent d’éventuelles marques lapidaires ou date.
Néanmoins, on peut soutenir l’hypothèse inverse. Le porche (L) aurait été créé lors d’une extension de la maison de 1584, la reliant à la construction (M).
Figure 6. Schéma de principe de la façade dans son état initial, mitoyenne à gauche (sud), libre à droite (cf.plan et légende figure 7). Les figures 4 et 7 ont été obtenues avec une assistance IA qu’il a fallu fortement corriger. Ce dessin n’est donné que pour faciliter la compréhension du contrat de 1583, il n’a pas valeur de relevé scientifique
Au sud la maison est mitoyenne avec celle de Hans Mausses, orthographié ailleurs Moyses. La façade opposée sur la cour était probablement celle sur laquelle s’appuyait l’escalier à vis. Enfin, il est fait mention d’un pignon, ce qui indiquerait qu’au nord la maison donnait sur un espace libre ou une cour. Cela étaye l’hypothèse d’une extension de la maison de 1583. Le nouveau porche aurait permis un accès commode à la grande cour et plus tard au bâtiment (M) en retour d’équerre qui la borde.
Figure 7. Interprétation du contrat de construction de 1583, 17 rue Poincaré, sur fond cadastre.gouv.
- Maison et cour 30 rue Poincaré, ensemble homogène avec porche daté 1582 et tourelle d’escalier à l’est.
- Maison de Hans Mausses ou Moyses (actuel 19 rue Poincaré, reconstruit aux XVIIIe-XIX e s.)
- Cour créée après amputation partielle de la maison de 1584
- Puits daté 1590 aux initiales de Hans Mausses ou Moyses, déplacé lors de la création de la cour C
- Mur mitoyen de la maison Goy
- Passage traversant sous porche voûté, non daté
- Oriel daté 1584 (à l’étage)
- Stube (à l’étage)
- Cuisine
- Tourelle d’escalier à vis
- Pignon de la maison de 1584 ?
- Passage traversant sous porche voûté, surbâti lors d’une phase d’extension du XVIIIe s . ?
- Extension XVIIIe s. intégrant une construction antérieure, avec harmonisation des façades sur rue
La nature des travaux
Le contrat fait apparaître plusieurs catégories de travaux. D’une part, il s’agit de détruire trois murs extérieurs de la maison préexistante, le mur mitoyen et les deux façades, et les reconstruire à neuf sur deux étages (gaden) « avec le pignon ». Le contrat cotes ces positions respectivement de 32 pieds (environ 9,60 m) à l’extérieur et 24 pieds (environ 7,20 m) à l’intérieur, ce qui ne peut concerner qu’un seul mur sur les trois, sans doute le mur pignon mitoyen de la maison Mausses. Si cette interprétation est juste, les murs gouttereaux auraient eu une épaisseur de 1,20 m ce qui nous paraît beaucoup. Mais le contrat admet une marge d’erreur de plus moins deux pieds. Ainsi corrigée en plus, la cote extérieure passe à 10,20 m ce qui est la longueur actuelle du mur mitoyen… mais épaissit encore davantage les murs gouttereaux.
Le devis se poursuit avec la taille des portes et de six fenêtres, toutes composées de quatre pièces (appui, deux jambages, un linteau).
Les aménagements intérieurs sont :
- les murs de refend dont celui comportant le portillon d’alimentation ou gueule du poêle de la Stube, selon notre interprétation, depuis le foyer de la cuisine (muntloch)
- le mur en pan de bois (rÿgelwant)
- la cheminée (kamÿnn), qui peut désigner le conduit de fumée ou une cheminée chauffant au large
- l’âtre (hertstat)
- sur le pignon, le percement d’une porte de la Stube et la pose d’une fenêtre. En principe une Stube n’a pas d’accès direct depuis l’extérieur, et encore moins à l’étage. Ce point n’est pas compréhensible, sauf à imaginer une galerie ou une loggia extérieures.
- la pose de l’évier et d’une fenêtre « à la place de la porte de la maison », et le percement et pose d’une fenêtre à cinq panneaux, ces modifications correspondant peut-être à la suppression de l’escalier extérieur remplacé par le nouvel escalier à vis. Mais, avec la porte de Stube sur pignon citée plus haut, ce peut aussi être un indice signalant un « appartement » au rez-de-chaussée.
- le scellement des gonds ou ferrures, le matériel étant fourni par le maître d’ouvrage
Les ajouts des éléments fonctionnels et embellissements de prestige : oriel et tourelle d’escalier
Figure 8. L’oriel du n° 17 rue Poincaré
L’oriel est décrit avec précision. Il doit être en saillie de quatre pieds et huit pouces sur la rue (environ 1,40 m) et large intérieurement de sept pieds (environ 2,10 m). La précision « à un pied du sol » ne nous est pas compréhensible. En partant de la mesure intérieure de l’oriel, de l’épaisseur des piliers d’angle et de la largeur des trois fenêtres à raison d’environ 60 cm chacune, on parvient à une largeur théorique d’environ 2,40 m qui est la norme semble-t-il que l’on retrouve par exemple aux numéros 23 et 11 de la même rue, présentant trois fenêtres en façade. La difficulté, au n° 17, est que l’on n’y compte que deux fenêtres, très hautes, et au linteau en segment d’arc ce qui est inaccoutumé dans les oriels de Rouffach et environs. Les fenêtres de l’oriel ont-elles été remaniées lors de la grande rénovation du XVIIIe s., en respectant le style d’origine ? C’est une possibilité, qu’envisageait aussi le Service régional de l’Inventaire (1998).
Nous verrons plus loin que l’oriel était probablement centré sur la façade côté rue, ce qui est une disposition rare à Rouffach où les quatre autres oriels encore visibles viennent chevaucher l’angle du logis donnant sur deux rues.
Le maître d’ouvrage avait une idée très précise de la forme à donner à l’oriel, puisqu’il a demandé au maître d’œuvre de prendre exemple sur celui de la maison de Claus Ebelin à Soultzmatt. Ce dernier a disparu.
Charpente et couverture
Le seul ouvrage en charpente mentionné par le contrat est le mur en pan de bois, probablement un mur longitudinal. Le document n’évoque aucunement d’autres travaux de charpente et couverture, qui ont pu faire l’objet d’un contrat distinct ; mais on peut aussi supposer que les travaux de maçonnerie ont été réalisés en sous-œuvre, la toiture ancienne restant en place.
Economie et acteurs du projet de 1583
Comme indiqué plus haut, la réalisation de l’oriel et de la tour d’escalier coûte 120 livres. Pour faciliter la lecture, nous avons converti en livres avec décimales les autres positions exprimées en batz et plapert, soit 10 livres pour la taille des portes, 8 livres pour 6 fenêtres, et 60 livres pour les autres travaux, non compris la fourniture des pierres et les ferrures, hors marché global.
Au total les prestations du maître d’œuvre s’élèvent à quasiment 200 livres. A titre de comparaison, la même année, une belle maison neuve de Lutter dans le Jura alsacien, bien plus grande mais sans oriel ni escalier à vis, est estimée avec sa grange à 300 livres.
Le rôle du maître d’œuvre dans le processus complet du chantier est parfois difficile à saisir. Le passage l’exonérant de la pose des éléments travaillés est pour nous sibyllin. Notons que si ce maître d’œuvre est bien Franz Baur, il est clair que la réalisation pratique de l’oriel n’est pas son œuvre : la marque lapidaire répétée sur les massives consoles n’est pas la sienne, mais celle d’un tailleur de pierre dont pour l’heure aucune autre réalisation n’a été identifiée dans la région[3]. Le maître d’œuvre a-t-il contribué personnellement à la taille des autres composantes, portes, fenêtres, marches d’escalier ou finalement son rôle était de constituer et diriger une équipe de « sous-traitants » ? L’une de ces missions n’exclut pas l’autre.
Reste à identifier le Maître Franz du contrat. Il y a de grandes chances qu’il s’agisse de Franz Baur, architecte de la ville de 1577 à 1591, auteur de l’Hôtel de Ville qu’il signe de sa marque et de ses initiales (1581). D’autres bâtiments lui sont attribués, mais disparus ou fortement modifiés on ne peut confirmer leur attribution. Les puits dont il serait l’auteur ne sont pas signés. La notice consacrée au 17 rue Poincaré par le Service régional de l’Inventaire en 1998[4] affirme : « la logette porte la date 1584, deux écus bûchés et des marques de tâcheron : sur l'allège gauche marque de Frantz Baur, très abîmée et sur les autres parties marque d'un tailleur de pierre que l'on retrouve à l'hôtel de ville ». Mais le vestige de marque lapidaire figurant sur l’allège de fenêtre de l’oriel est inexploitable et ne correspond pas à celle de Franz Baur. La marque répétée sur les consoles support de l’oriel ne figure pas parmi celles relevées par nous-même à l’hôtel de ville.
Figure 9. Signature de tailleur de pierre se répétant plusieurs fois sur les consoles de base de l’oriel
Hypothèse de restitution de la construction de 1583-1584 [5]
La restitution en élévation d’un bâtiment dont on n’a qu’une vue partielle en deux dimensions est difficile, encore davantage s’agissant comme ici de la reconstruction partielle d’un existant. Nous le voyons comme un bâtiment prestigieux par son architecture, mais de dimensions relativement modestes : entre 9,60 et 10,60 m de côté. Il est adossé d’un côté (E) à la maison mitoyenne. La façade sur cour est flanquée d’une tourelle d’escalier à vis (J) qui dessert à l’étage le logis et plus haut le comble. A l’étage l’escalier débouche sur un couloir qui dessert à gauche la cuisine (I) orientée à l’ouest et au nord, à droite peut-être une chambre. Au fond du couloir on accède à la Stube (H), pièce d’environ 5 m de côté, certainement associée à une Kammer au sud, délimitée par le pignon au nord : ce dernier point est la clef de voûte de l’argumentaire de notre restitution. La Stube est nécessairement, si l’on comprend bien le contrat, logée dans l’angle pignon/façade. Et on ne voit pas bien quelle autre pièce que la Stube aurait été ennoblie par l’oriel.
En conséquence nous situons l’oriel (G) dans l’angle sud-est de la Stube, à l’opposé du poêle. En façade sur la rue, l’oriel est centré ce qui nous paraît déterminant. Les différents items du contrat trouvent ainsi une place logique dans cette proposition de restitution. Bien entendu cette dernière peut être piégée par des évidences que l’auteur ne remet pas en cause : il assemble les vestiges sous une forme cohérente, consciemment ou non tributaire des représentations qu’il peut se faire de « plans types » et modes d’habiter à une période et dans une aire donnée. L’expérience du chercheur est un atout, elle peut aussi conduire à des jugements erronés car, c’est bien connu, en cette matière comme d’autres on ne voit que ce que l’on a appris à voir...
Marc Grodwohl
Remerciements
Nous remercions Gérard Michel de nous avoir confié la transcription et son analyse du document original, le docteur François Boegly de sa riche notice historique retraçant les propriétaires successifs de la demeure depuis la première moitié du XVIIe s., M. Christophe Rambert documentaliste du Service Inventaire et Patrimoines de la Région Grand Est qui nous a très aimablement communiqué les pièces du dossier d’inventaire et les agrandissements photographiques de la zone de l’oriel qui aurait porté la marque de Franz Baur
Notes:
[1] Gérard Michel signale les occurrences suivantes : dans le censier de 1554 (A.M.R. A / AA9) Hans Moyses possède des vignes., et le 6/03/1582 Hans Moyses vend une pièce de vignes à Mathis Fischer (parchemin 899 A/ FF 30 A.M.R. )
[2] Voir l’excellente notice sur la propriété dite « Manufacture des orgues Callinet », aimablement communiquée par son auteur le Dr François Boegly. La construction d’un mur de séparation et le déplacement du puits pour le rendre mitoyen sont expressément stipulés dans le contrat de vente.
[3] Néanmoins une marque très proche, ne différant que par les « jambes » droites dans cas et courbes dans l’autre, figure sur une grande maison de Magstatt-le-Haut, datée 1588. Deux frères ou un père et son fils ?
[4] Notice POP ; Plate-forme ouverte du patrimoine, patrimoine architectural, notice IA68004534, 23.09.1998
[5] Pour comparaison on se référera à notre étude des plans des maisons du XVIe s.-XVIIe s. à Gueberschwihr in Grodwohl Marc. Le vigneron et l'architecte, L'habitat à Gueberschwihr, XVe s. -XVIe s., Mémoires du Kuckuckstei n° 15, 2024, 168 p.
(Nota :Les lettres entre parenthèses se rapportent au plan figure 7)
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