Cosmographia Universalis
Démêler histoire et légende : l’héroïsme des femmes de Rouffach…
Dans un article consacré à Rouffach sous la Terreur, nous avons pu mesurer le courage des femmes de Rouffach face aux révolutionnaires : une première fois lorsqu’elles ont pris la défense d’un malheureux contre le Wachtmeister TÖNLEN, de sinistre réputation, et une autre, en saccageant et renversant la « Montagne » érigée par les Patriotes dans l’église paroissiale, rebaptisée Temple de la Raison.
Une autre action courageuse leur aurait valu, plus de 7 siècles auparavant, en 1105, un privilège rare : celui d’occuper lors des célébrations à l’église paroissiale Notre-Dame, la place réservée habituellement aux hommes, le côté droit de la nef. Dans le recueil Sagen und Geschichten aus deutschen Gauen, August Stöber (1808-1884), rapporte une vision des faits, romantisée par la tradition populaire, édulcorée par l’usure du temps et qui relève, elle de la légende : Die Weiber von Rufach.
Ce récit s’appuie sur le contexte bien réel des conflits entre l’empereur Henri IV et certains évêques de l’Empire dans le cadre de la Querelle des Investitures, mais aucun document médiéval connu ne confirme l’épisode de l’insurrection des femmes de Rouffach. Comme beaucoup de traditions locales, la légende résulte d’un subtil mélange de souvenirs historiques, imagination populaire et réécriture érudite.
Elle raconte qu’au début du XIIᵉ siècle, l’empereur Henri IV, puis son fils Henri V, auraient occupé Rouffach pour punir l’évêque de Strasbourg. Les habitants subissaient les abus du bailli impérial jusqu’au jour où celui-ci enleva une jeune fille. Sa mère appela les femmes de la ville à l’aide : celles-ci attaquèrent le château, libérèrent la prisonnière et déclenchèrent la révolte générale des habitants, qui chassèrent les troupes impériales. En souvenir de cet exploit, les femmes de Rouffach auraient obtenu la préséance sur les hommes dans les cérémonies publiques et à l’église.
Sebastian Münster et la Cosmographia Universalis.
Mais revenons au fait historique : le seul document qui raconte ce soulèvement de la population de Rouffach contre le bailli et l’empereur lui-même, est un passage de la Cosmographie Universelle de Sebastian Münster (1488 - 1552), rédigée pour l’édition de 1548 par Conrad PELLICAN et Conrad WOLFFHARD, son neveu.
Dans ce récit, ce soulèvement a eu lieu, non pas en 1105 sous le règne de Henri V comme le présente A. Stoeber, mais en 1068, sous le règne de Henri IV. C’est l’ensemble de la bourgeoisie de la cité qui fait corps, femmes et hommes, maîtres et
valets, les plus robustes comme les plus frêles et finit par mettre en fuite l’empereur et ses gens.
Toujours au 16ème siècle, Martin MITTERSPACH, greffier de la ville, raconte lui aussi l’événement, qu’il situe en 1116 ! mais sans évoquer la bravoure des femmes de Rouffach ni le privilège qui leur aurait été accordé de s’asseoir à droite dans l’église.
Jean Simon MULLER, chroniqueur et rédacteur de l’Urbaire de la ville de Rouffach, commencé en 1727, date l’événement en 1068, sous le règne de l’empereur d’Allemagne Henri IV : il recopie assez fidèlement le récit de la Cosmographie de Münster, donc sans évoquer le rôle des femmes…
Je vous propose une traduction de ce passage de la Cosmographie, édition de 1548 :
« … en l’an du Christ 1068, lorsque l’empereur Henri IV, quatrième du nom, vint en Alsace et fut reçu en toute honnêteté par les habitants de Rouffach, il s’éleva dans la ville un grand tumulte causé par les gens de sa cour. Ceux-ci voulaient se livrer à bien des insolences envers les femmes et les filles des bourgeois, ce que les bourgeois ne purent souffrir. Ils s’en plaignirent à l’empereur comme d’une chose intolérable, afin qu’il les en protégeât.
Mais comme cela ne se fit point, et que l’empereur n’entreprit pas d’apaiser l’émeute, bien au contraire se rangea avec les siens contre les bourgeois et attisa encore le trouble, les bourgeois s’en trouvèrent d’autant plus émus. Ils accoururent ensemble, hommes et femmes, maîtres et valets, faibles et forts, demeurèrent fidèlement unis et mirent l’empereur et les siens en fuite.
La situation contraignit les impériaux à laisser derrière eux les insignes impériaux, à savoir la couronne, l’étendard à l’aigle, un autre étendard couleurs rouge et jaune, le globe et le sceptre d’or. Les habitants de Rouffach s’en emparèrent, avec d’autres objets de valeur.
Lorsque l’empereur, avec les siens, se fut échappé à grand-peine, la perte de ses insignes impériaux l’affligea davantage que la perte de quelques serviteurs qui avaient été tués. C’est pourquoi il proposa aux habitants de Rouffach de conclure la paix avec lui. Ceux-ci y consentirent volontiers, pourvu qu’il leur indiquât par quel moyen il voulait les recevoir en grâce.
Alors l’empereur exigea qu’ils lui rendent les insignes impériaux, et promit que tout ce qui s’était passé serait tenu pour nul et non avenu. Lorsque les bourgeois entendirent les paroles bienveillantes de l’empereur, ils lui rendirent tous les ornements qu’ils avaient pris lors de l’émeute.
Mais l’empereur Henri oublia rapidement sa promesse : à peine ses insignes impériaux restitués, il marcha sans crier gare contre les habitants de Rouffach et détruisit entièrement la ville. Cette cité présentait deux magnifiques faubourgs, l’un vers le levant, l’autre vers le midi, où résidaient les orfèvres ; ils furent complètement détruits, au point qu’on peut à peine aujourd’hui en retrouver la trace. »
et la traduction du récit de Auguste Stöber, relatant les mêmes faits, trois siècles après Sebastian Münster, Conrad Pellican et Conrad Wolfhard:
Lors de la querelle des investitures, qui opposait la papauté et le Saint-Empire romain germanique entre 1075 et 1122, l'empereur Henri IV prit position pour l'antipape Clément III (1080 - 1100). Il voulut contraindre tous les évêques du royaume à suivre son choix. Ceux qui refusèrent furent tout simplement dépossédés de leur diocèse !
C’est ce qui arriva à l’évêque de Strasbourg. Sur ordre de l’empereur, on lui prit Rouffach, capitale de l’Obermundat, l’une des plus anciennes propriétés de l’évêque de Strasbourg. Le château fut occupé par les soldats et la population traitée de la manière la plus cruelle.
Ces violences s’accrurent encore sous le règne d’Henri V qui encercla la ville par une troupe importante.
A cette époque-là, en 1105 le bailli en son château de l’Isenbourg, opprimait les habitants de la ville qui, impuissants à se défendre, devaient se soumettre à toutes les injustices. Mais l’heure de la vengeance n’allait pas tarder à sonner.
Le jour de Pâques, le bailli fit enlever et mener au château une belle et jeune fille d’un bourgeois de la ville qui s’apprêtait à accompagner sa mère à la messe. Le désespoir s'abattit sur la mère et aucun danger ne pouvait la retenir: elle supplia les hommes de prendre leurs armes, les adjura de courir libérer sa fille de la honte et de briser ce joug déshonorant qui pesait sur le peuple. Mais les hommes ne trouvèrent pas le courage d’affronter le surnombre de l’ennemi. La mère au désespoir se tourna alors vers les femmes et les conjura au nom de l’amour qu’elles portaient à leurs propres enfants, de se porter au secours de l’innocente victime de la tyrannie du bailli. Ses paroles trouvèrent écho dans le cœur de ces mères qui prirent les armes qu’elles trouvèrent, se ruèrent au château et firent sauter les portes. Avant même que la garde, surprise par cet assaut inattendu, eût saisi ses armes, elle fut jetée à terre par ces femmes vaillantes et déterminées. La colère, dit Hertzog, en avait fait des hommes ! Alors les hommes honteux retrouvèrent le courage. Toute la population se souleva. Partout, la troupe impériale tombait sous les coups des bourgeois vainqueurs. L’empereur lui-même leur échappa de peu et prit la fuite en direction de Colmar. Les femmes se saisirent de sa couronne, du sceptre et du manteau qu’il avait abandonnés dans sa fuite et les portèrent en triomphe à l’église où ils les déposèrent sur l’autel de la sainte Vierge.
C’est depuis ce temps-là que les femmes avaient préséance sur les hommes à toutes les fêtes officielles et à tous les cortèges et défilés. Ce droit survécut jusqu’à nos jours où elles occupent toujours dans l’église les sièges du côté droit de l’autel…
Le lecteur trouvera sans peine les "ornements" dont Auguste Stöber a usé pour agrémenter son récit: une fille, jeune, nécessairement jolie et de surcroit fille d'un bourgeois, elle se trouvait sur le chemin de la messe, celle du jour de Pâques, où elle croisa la route du bailli qui allait lui faire subir les derniers outrages, le désespoir de la mère, la lâcheté des hommes, le courage des femmes, le décor médiéval, tous les ingrédients sont là pour mettre en scène une légende populaire attendrissante ! Auguste Stöber a pris soin d'inventer un "happy end" triomphal original, sur les marches de l'autel de l'église, bien loin de la réalité historique !
En fouillant un peu, on découvre de nombreuses adaptations tout aussi "romantisées" de cet épisode : dans des Almanachs sous le titre Die tapferen Frauen von Ruffach , des recueils de contes, des livres d’images…
J’ai même trouvé une partition manuscrite Die Frauen von Rufach d’une partition intitulée Dramatische Scenen (Scènes dramatiques) pour soli chœur de femmes et orchestre d’un certain Karl Frodl (1873-1943), composée en 1912 !
Même les peintres se sont emparés du sujet: les Rouffachois connaissent cette œuvre de Carl Jordan, une peinture à l'huile de 1904 représentant les femmes de Rouffach assaillant le château d'Isenbourg...
Transcription du texte original de la Cosmographia Universalis:
Dann Anno Christi 1068. nach dem Keyser Henrich der 4. dieses Nammens in das Elsaß kam / und gantz Ehrlich empfangen ward von den Rufachern / ist von seinem Hofvolck ein grosse Unrhu in der Statt erstanden. Dann sie wollten viel mutwillen treiben mit der Burgern Weybern und Töchtern / das wolten die Burger nicht leiden / klagten sollichs dem Keyser alß ein unleidlich ding / daß er ihnen darvor wölt seyn. Da aber sollichs nicht geschahe, und der Keyser nicht understund die Auffrhur zustillen / sonder legt sich mit den seinen wider die Burger und mehret die Auffrhur / wurden die Burger noch mehr bewegt / lieffen zusammen / Mann und Fraw / Meister unnd Knecht / Schwachs und Starcks / hielten treuwlich zusammen / treiben den Keyser und die seinen in die Flucht. Es zwang auch die noht die Keyserischen / daß sie dahinden liessen die Keyserischen Kleynoter / nemlich die Kron / das Fehnlin mit dem Adler / unnd ein ander Fehnlin mit Roter und Gelber farb underscheiden / den apffel und Guldine Scepter / welche auch die Rufacher zu ihren Handen namen / sampt anderm Raub: da nun der Keyser mit den seinen kümmerlich entrunnen was / kümmert ihn mehr der verlust seiner Keyserlichen Zeichen / dann etlicher Diener todt / die ihm erschlagen waren / deshalb mutet er den Rufachern zu / dass sie mit ihm ein Frieden machten. Des waren die Rufacher wol zu frieden / doch daß er ihnen anzeigt durch was mittel er sie zu Gnaden wölt annemmen. Auf das begert der Keyser sie sollten ihm die Keyserliche Zeichen wider geben / und solt damit alles das so sich verlauffen hatt / todt und ab seyn. Als die Burger des Keysers Gutmütigkeit vernamen / gaben sie ihm widerumm alle Gezierd / so sie in dem Auffrhur genommen hatten. Aber Keyser Heinrch hat bald vergessen seine Zusagung: dann alssbald ihm seine Keyserlich Zeichen wider zuhanden wurden gestellt / uberzog er ungewarneter sachen die Rufacher / verderbt die Statt gantz und gar. Es hett diese Statt zwo herrlicher Vorstett gegen Auffgand und Mittag / darin die Golderhandwercker sassen / die wurden gar zerstört / dass man auch jetzund kaum die Zeichen finden mag ihres wesens.
Texte original d'Auguste Stöber:
Nachdem Kaiser Heinrich IV. sich für den Gegenpapst Clemens erklärt hatte, wollte er alle Bischöfe des Reichs zwingen, denselben anzuerkennen; denjenigen aber, die sich des weigerten, nahm er ihre Bistümer weg. Dies geschah nun auch dem Bischof zu Straßburg. Auf kaiserlichen Befehl wurde ihm Ruffach, die Hauptstadt des oberen Mundats, weggenommen, eines der ältesten Besitztümer der Bischöfe von Straßburg. Das Schloß wurde mit Truppen besetzt und die Einwohner auf die grausamste Weise gedrückt. Diese Gewalttaten nahmen nur noch zu unter der Regierung Heinrichs V., welcher ein starkes Heer rings um die Stadt zusammenzog.
Zu dieser Zeit (1105) trieb besonders der kaiserliche Schloßvogt sein böses Spiel mit den Bewohnern von Ruffach, die, unmächtig sich zur Wehr zu stellen, alle Unbill über sich ergehen lassen mußten. Allein die Stunde der Rache sollte nicht ausbleiben. Am Ostertag hatte der Vogt eine schöne Bürgerstochter, die mit ihrer Mutter eben in die Kirche gehen wollte, überfallen und ins Schloß bringen lassen. Die Verzweiflung der Mutter kannte keine Gefahr. Sie beschwor die Männer, zu den Waffen zu greifen, ihre Tochter von der Schmach zu erretten und endlich das schmähliche Joch der fremden Herrschaft zu brechen. Allein die Männer wagten es nicht, sich der Übermacht des Feindes entgegenzusetzen. Da wandte sich die bange Mutter an die Frauen und beschwor sie bei der Liebe zu ihren eigenen Kindern, die, ja ebenfalls der Wut des Tyrannen ausgesetzt seien, ihr in diesem Jammer beizustehen. Ihre Worte fanden Widerhall in den Herzen der Mütter. Sie bewaffneten sich; drangen ins Schloß, sprengten die Türen, und ehe die Wache, die auf einen solchen Angriff nicht gefaßt war, zu den Waffen greifen konnte, schlugen sie die heldenmütigen Weiber zusammen. »Sie waren,« sagt Herzog, »vor Zorn eitel Mann.« Nun wuchs auch den beschämten Männern der Mut. Die ganze Bevölkerung erhob sich. Die kaiserlichen Truppen fielen überall unter den Streichen der siegreichen Bürger. Der Kaiser selbst entkam mit Mühe und floh nach Kolmar. Die Frauen brachten Krone, Zepter und Mantel, die er zurückgelassen hatte, im Triumph zur Kirche und legten sie auf den Altar der heiligen Jungfrau nieder.
Von dieser Zeit an hatten die Ruffacher Frauen bei allen öffentlichen Feierlichkeiten und Aufzügen den Vorrang über die Männer. Derselbe besteht noch heutzutage darin, daß sie in der Kirche die Stühle auf der rechten Seite des Altars innehaben.
Droit d'auteur et propriété intellectuelle
L'ensemble de ce site relève de la législation française et internationale sur le droit d'auteur et la propriété intellectuelle. Tous les droits de reproduction sont réservés. Toute utilisation d'informations provenant du site obermundat.org doit obligatoirement mentionner la source de l'information et l'adresse Internet du site obermundat.org doit impérativement figurer dans la référence.
Gérard Michel
lanceur d'alerte d'opérette ...

