Theure Zeit: une supplique adressée au gouvernement épiscopal de Saverne au début de la guerre de Trente Ans
La requête adressée le 21 septembre 1627 aux autorités épiscopales de Saverne par les représentants de Rouffach et de l’Obermundat constitue un témoignage particulièrement précieux sur la situation économique de la région au début de la guerre de Trente Ans (1618-1638). Répondant à une ordonnance interdisant l’exportation des grains et limitant le commerce du vin hors du territoire de l’Obermundat, afin de lutter contre la disette et la cherté, les communautés de la seigneurie exposent les difficultés qu’une telle mesure ferait peser sur une population vivant largement de la viticulture.
Au-delà de la question du ravitaillement, ce document éclaire les équilibres fragiles d’une société rurale dépendante des échanges régionaux, du crédit et du commerce du vin pour assurer sa subsistance dans un contexte de cherté croissante.
Un document remarquable par la densité des informations économiques et sociales qu’il contient…
A.M.R. JJ 3 21 septembre 1627
Traduction :
Au seigneur bailli, chancelier et conseillers à Saverne
Ce que Vos Grâces ont fait parvenir ici le 9 de ce mois aux seigneurs officiers, à titre d’ordre, et qui a été publiquement lu le 17 du même mois à nos députés des villes et villages de cette seigneurie de l’Obermundat, nous l’avons bien entendu.
Et bien que, selon le rapport qui nous en a été fait, nous reconnaissions être tenus de rendre l’obéissance due à ce qui est ordonné pour le bien commun du pays, nous ne pouvons toutefois nous empêcher d’exposer très humblement à Vos Grâces les difficultés qui en résultent et qui s’accroissent chaque jour.
Nous gardons le ferme espoir que Vos Grâces comprendront cette affaire d’intérêt général et adouciront quelque peu cet ordre, de telle sorte que non seulement le pauvre paysan, mais aussi les autres sujets, soient préservés des lamentations et de la misère, puissent mieux subsister avec leurs femmes et leurs enfants, et, en ce temps dangereux de grande cherté, mieux prévenir la faim et les autres nécessités, et maintenir leur ménage.
Sur les grains
Et pour ce qui concerne les grains, à savoir qu’ils ne doivent être transportés ni par des étrangers ni par des habitants du pays hors de cette seigneurie pour être vendus ailleurs, nous estimons nous-mêmes simplement qu’il est juste et nécessaire que l’on veille à cela.
Car toute cette seigneurie de l’Obermundat ne peut déjà pas, même au minimum, se nourrir ni subsister de sa propre production céréalière. Ainsi, si nous n’étions plus approvisionnés en grains sur nos marchés hebdomadaires et autres marchés par les sujets autrichiens voisins (ceux d'Ensisheim, les Habsbourg!) et d’autres habitants des alentours, nous serions nécessairement contraints d’aller nous ravitailler en pays étrangers, là où cela serait possible, avec encore davantage de frais et une plus grande cherté.
Le vin au cœur de la requête
Mais pour ce qui concerne le vin, Vos Grâces, nous ne pouvons cacher humblement et respectueusement qu’il en va tout autrement que pour les grains.
Car premièrement, il n’y a presque personne, ou du moins très peu de gens, dans cette seigneurie, même parmi les plus pauvres, qui ne produise chaque année un peu de vin.
En revanche, la plus grande partie des habitants ne produit pas un seul grain de céréale. Ainsi les vignerons, puisque, dans cette région de collines autour de nous, il n’existe pratiquement aucun autre commerce ni métier que celui du vin, n’ont pas d’autre moyen de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs femmes et enfants, de faire vivre leur ménage, d’acheter nourriture, sel, beurre et autres denrées, sans parler des vêtements et des autres nécessités, sinon de vendre leur vin dès qu’il arrive en cave, les uns plus tôt que les autres, afin de pourvoir leur maison en grains et autres denrées et fournitures nécessaires pour toute l’année.
Et beaucoup sont déjà endettés avant même les vendanges, ayant engagé de l’argent sur leur futur vin, de sorte qu’au moment des vendanges ils doivent se séparer de leur récolte pour payer ce qu’ils ont déjà consommé et dépensé auparavant.
Les artisans et l’économie locale
Quant à ceux qui produisent à la fois du vin et des grains, ils ne pourraient pas davantage faire vivre leur ménage que le pauvre homme du commun.
Car avant tout, les artisans et les autres personnes dont ils ont besoin au cours de l’année n’accepteraient pas d’être payés en vin, puisque ceux-ci n’auraient pas le droit de revendre ce vin hors de la seigneurie afin de se procurer ensuite les matériaux nécessaires, qu’il s’agisse de fer, de plomb ou d’autres marchandises semblables.
De même, aucun, ou très peu, des riches et des gens aisés n’achèterait le vin des autres habitants pour le laisser en réserve, s’ils n’avaient pas ensuite la possibilité de le revendre à des acheteurs, qu’ils soient souabes, suisses ou autres, contre argent comptant ou contre d’autres marchandises.
Les circuits commerciaux régionaux
En outre, presque tous les voisins de la Hardt et d’autres régions environnantes viennent s’approvisionner en vin chez nous.
Ainsi, presque chaque semaine de marché, ils nous apportent des grains : les Suisses apportent du beurre, d’autres voituriers amènent des denrées alimentaires ou de l’argent comptant et, en échange, emportent du vin.
Si donc l’ordre de Vos Grâces devait être appliqué à la lettre, nous ne saurions plus comment subsister à l’avenir, encore moins comment acquitter envers la haute autorité nos obligations, qu’il s’agisse des impôts, des corvées ou des autres charges.
C’est pourquoi, en considération de ces faits, nous adressons humblement et respectueusement à Vos Grâces notre prière : qu’elle veuille bien adoucir l’ordre ou l’intention susmentionnée concernant l’achat et la vente du vin, sauf pour ce qui est relatif à l’usure (Wucherischer Aufkauff) que nous-mêmes ne souhaiterions nullement voir pratiquée ni tolérer, de telle sorte que le paysan ordinaire ne soit pas davantage accablé dans la gestion de son ménage ni encore plus affligé en ce temps de cherté.
Nous recommandant à la grâce de Dieu Tout-Puissant pour la prospérité durable de votre gouvernement, et nous recommandant nous-mêmes à votre favorable réponse.
donné le 21 septembre 1627.
Les humbles et obéissants
prévôts, conseillers et juges
de la seigneurie de l’Obermundat.
Actum Friderich Burger
manua propria, signé de ma propre main
Signature du greffier, manu propria, de sa propre main...
Transcription du document original:
Il ne s'agit pas d'un brouillon! Le document présente de nombreuses ratures et corrections rajoutées dans la marge...
An H. Stathalter, Canzler und Räth zu Zabern
...
Was E:G: …, an die Herren Beamten
alhie den 19. diess, befehlendt gelangen lassen
das ist unseren Abgeordneten von Stätt und
Fleckhen dieser Herrschafft Obern Mundat, den 17.
desselben offentlich abgelesen worden, wiewol
wir nun, nach beschehener Relation, uns schuldig
erkennen, dem jhenigen was gemeinem Landt zum
Pesten befohlen wurdet, gebürend gehorsamb
zu leisten, so khönnen doch deroselben E. G. wie die gegen beschwerdten
so daher entstehen und täglich erwachsen werden
underthenig anzubringen nit underlassen, der
gefassten tröstlichen Hofnung, dass disselbe dies
gemein anligen vernhemen, sie diesen befelch umb etwas und so weit miltern werden, das nit allein der gemeine arme Landtmann [sondern auch andere Underthanen]
dardurch vor erbemlichem Klagen
und Jammern gesichert, also mit Weib und Kindt
sich desto pesser aussbringen und bej dieser
gefehrlichen Theuren Zeit Irem Hunger und anderer Ungelegenheiten desto pesser
vorkhommen und Ir Haushaltung durchbringen mögen
/ und soviel erstlich die liebe Früchten belangt
das solche weder durch frembde noch heimische
außer dem Bistumb oder dieser Herrschafft gefürt
und anderwerz verkaufft werden solten / halten
Wir bej uns einfeltg selbs für billich und nöttig
das darob gehalten werde, dan diese ganze
Herschafft obern Mundat sich ohne das und beim
wenigsten nit, von Irem eigenen Fruchtwachs
selbs speisen oder erhalten kann, also da wir sambt
und sonders von den benachbarten österreichissen
und anderen Underthanen, an unsern Wochen- oder anderen
Marckhten mit Frucht nit versehen: wir nothwendig
gezwungen wurden, an auslendischen frembden Orten
wo das sein könnte, mit noch mehreren Uncosten
und grösserer Theurung zu speissen oder zu ersettigen.
Den Wein aber betreffendt, können E.G.
wir underthenig nit bergen dass
es damit viel eine andere Meinung und Beschaffen-
heit hat, weder mit den Früchten, dan erstlich
ist schier keiner, oder doch der weniger Theil in der Herrschafft so gar arm nit,
der nit jehrlich etwas wenig Wein macht,
hingegen aber der Mehrertheil, so kein Körnlin Frucht
wachsen hat, also das der gleichen Rebleuth
(wie dan sonst bej uns an diesem Gebürg
herumb, kein andere Handtlung oder Gewerb gehet,
als eben mit dem Wein) kein ander Mittel
haben, sich selbs mit Weib und Kindt
zuerhalten Ir Haushaltung in einem oder
anderm, es seÿ an esshafften Speiss, Salz, Ankhen und dergleichen zugeschweigen, Essen Kleidung oder anderer
Zugehör durch zu bringen und zu ernhren (sic), dan
das sie samentlich Ire Wein, sobaldt sie zu Keller khommen
doch Einer ehender als der Ander, gleich wider
verkauffen und ir Hauswesen mit Frucht und
anderer Notturfft ufs Jahr hindurch versehen
ungeachtet viel deren seindt, so lang vor dem
Herbst, Gelt uf ire Wein entlegen, der
Gestalt zu Herbstzeit
Ire Wein hingeben und bezahlen müessen, was sie zuvor
schon verthon und gessen.
Die vorige so Wein und Frucht zumahl wachsen
haben belangendt, wurden sie Ir Haus-
haltung eben so wenig durchbringen mögen
als der gemeine arme Mann, dem vorderiss
die handwercker oder andere so sie durchs
Jahr gebrauchen müessen, sich nit mit Wein be-
zahlen lassen werden, weiln sie denselben
nit aus der Herrschafft verkauffen
dörfften, damit sie die nottwendige materia-
lia, es sei Eisen, Pleÿ, oder anders dergleichen
wider an die Hand bringen möchten, so würdet auch
keiner, oder doch der weniger Theil der Wolbegüeteten oder Reichen die Wein
von dem anderen gemeinen Mann aufkauffen, und dem-
selben also beisamen ligen lassen, wan er
solchen nit dörffte mit Fuerleuthen, es seÿen gleich schwaben,
schweizer oder andere, gegen barem Gelt oder anderer Wahren wider
verhandlen, zu dem so müessen sich fast alle
benachbarte von der Hardt, und andere dieser
[?] Landen bej uns herumb mit Weinen
versehen, inmassen dan sie fast alle Wochen-
marckht, Früchten, desgleichen die Schweizer
den Anken oder Butter, also andere
Fuehrleuth, andere esshaffte Speisen oder aber
das bare Gelt, zu uns bringen dargegen aber wider Wein hinweg füehren, als
da diesem E.G. [] Befelch
also unverendert gelebt werden sollte,
wüssten wir nit wie wir uns endtlich
erhalten, zugeschweigen der hohen Obrigkeit
die Schuldigkeiten, es seÿ mit
Schatzung, Frönen, oder andern Auflagen
abrichten, und leisten könten, oder aber uns
durcheinander vergleichen möchten
demnach und in Erwegung dieser und sonst
anderer mehr Erheblichkeiten, ist an
hochermelte E.G. [?] innamen
unser underthenig gehorsamlich Bitten, sie geruehen
des Weinkauffs und Verkauffs, ausserhalb
des schädlichen wucherischen Aufkauffs, so wir
selbsten nit gern sehen oder gestatten wollten,
obenangeregten Befelch oder Meinung, dergestalt zu miltern,
dass der gemeine Landtman mit seiner notturftigen
Haushaltung und übrigen Schuldigkeit, nit mehrers
beschwerdt oder neben der theuren Zeit bekümmert
werde. E.G. [?] dem Allmechtigen zu beharlicher Glüchlicher
Regierung, deroselben aber uns zu G. willfahrigen Resolution empfelendt
Dat. der 21. september A. 622
underthenige, gehorsambwillige
Schultheiss, Räth und Gericht der ganzen Herschafft Obern Mundat
factum Friderich Burger
signature manu (pro)pria
Cette supplique de 1627 révèle avec une grande clarté la dépendance économique de l’Obermundat à l’égard de la viticulture et des échanges commerciaux régionaux. En demandant un assouplissement des restrictions frappant le commerce du vin, les communautés rurales défendent moins un privilège qu’un moyen essentiel de subsistance.
Le document montre également combien l’économie viticole de la région repose déjà sur des circuits d’échanges étendus associant marchands, voituriers, artisans et créanciers. À travers cette plainte respectueuse adressée au gouvernement épiscopal apparaît ainsi une société rurale fragile, fortement intégrée aux marchés régionaux et confrontée, dès les années 1620, aux premières conséquences économiques de la guerre de Trente Ans.
Gérard Michel
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