Mandat de Charles Quint contre les anabaptistes (23 avril 1529)
Les archives de Rouffach sont très discrètes sur un évènement qui pourtant a été, en Alsace et dans toute l’Europe, à l’origine d’un bouleversement profond : la Réforme.
La Réforme pénètre très tôt en Alsace et s’y implante rapidement. Elle fut atteinte, dès1520 par les écrits de Martin Luther, diffusés par les imprimeurs strasbourgeois favorables aux idées nouvelles. Même si la majorité des membres du Grand Chapitre, les chapitres de Saint-Pierre-le Vieux et de Saint-Pierre-le-Jeune comme une bonne partie du clergé traditionnel se refusèrent à embrasser la Réforme, l’évêque de Strasbourg, Guillaume de Honstein ne parvint pas, malgré sa résistance, à freiner le mouvement de renouveau. Le protestantisme s’impose à Strasbourg, Mulhouse, Colmar et Munster. À la fin du XVIème siècle, un tiers de l’Alsace est devenu protestant.
Après la Guerre des Paysans, des anabaptistes affluèrent à Strasbourg, ville ouverte et tolérante. Refusant le baptême des enfants, ils rebaptisent leurs adeptes, d’où le nom Täufer, Wiedertäufer ou Anabaptisten (issu du grec ecclesiastique ἀνά βαπτίζειν / aná baptízein, signifiant « baptiser à nouveau ). Ils refusent de prêter serment aux autorités civiles et de monter la garde, et excluent tout service militaire pour un chrétien.
Le mouvement des mennonites, une communauté religieuse protestante issue de l'anabaptime du seizième siècle se développa au dixseptième à la suite de violentes répressions, ce qui explique l'importance de l'Alsace pour les mennonites d'aujourd'hui.
C'est également en Alsace que se produisit le schisme de Jakob Amman, fondateur du mouvement amish en 1693
En 1529, sous le règne de Charles Quint, la Diète de Spire, adopte un mandat qui reflète une inquiétude majeure face à ces mouvements considérés comme une menace à l’ordre social et politique. Les archives municipales de Rouffach conservent dans leurs réserves une copie de ce décret qui fut largement diffusé dans toute l’Alsace.
Je vous en propose ci-après la traduction en français de quelques extraits et un résumé de l’original en allemand, débarrassé d’une page entière de titulature :
Décret contre les anabaptistes (Wiedertäufermandat) adopté lors de la Diète de Spire de 1529 sous le règne de Charles Quint : (A.M.R. A / JJ 4)
Très hauts et très dignes, très nobles amis, neveux, oncles, électeurs, princes, nobles, honorables, pieux et fidèles.
Bien que les lois générales établissent et prescrivent que nul, ayant été baptisé selon le rite chrétien, ne doit ni ne peut être rebaptisé, et que de plus les lois impériales interdisent le re-baptême sous peine de mort, nous avons déjà, en 1528, en notre qualité d’empereur romain et de protecteur suprême de la foi chrétienne, ordonné par mandat public que vous exhortiez sérieusement vos sujets, parents et dépendants à se détourner de la nouvelle erreur des anabaptistes.
Ils devaient également être rappelés, par la prédication de docteurs chrétiens, aux graves châtiments de Dieu qu’ils encourent s’ils ne renoncent pas à cette erreur. Quant à ceux qui seraient trouvés dans cette erreur, il devait être procédé sévèrement contre eux selon la gravité de leur faute, afin d’endiguer ce mal et d’éviter de nouveaux troubles.
Nous avons toutefois constaté que la secte des anabaptistes continue de se répandre malgré les lois existantes et notre mandat. Afin de prévenir ce mal, de préserver la paix et l’unité dans le Saint-Empire romain germanique et de lever tout doute quant au châtiment des anabaptistes, nous renouvelons les lois impériales précédentes ainsi que notre mandat.
Nous ordonnons que tous les anabaptistes, hommes et femmes, en âge de raison, soient punis de mort, par le feu, par l’épée ou par toute autre peine appropriée selon les circonstances de la personne, et cela sans qu’il soit nécessaire de procéder préalablement à une enquête devant les tribunaux ecclésiastiques. Les principaux prédicateurs, chefs et instigateurs de cette secte, ainsi que ceux qui retombent une seconde fois dans l’erreur, doivent également être punis sans aucune indulgence.
De plus, chacun doit faire baptiser ses enfants selon l’ordre chrétien. Celui qui s’en abstiendra en croyant que le baptême des enfants est sans valeur sera considéré comme anabaptiste et puni conformément à notre ordonnance.
Nul ne doit cacher ni soutenir les sujets ou parents qui se sont soustraits à l’autorité de leur seigneur. Si une autorité apprend qu’une telle personne se trouve sur son territoire, elle devra la punir strictement selon notre ordonnance.
Il est ordonné à tous de se conformer strictement à cette disposition et de l’appliquer intégralement. Quiconque s’y opposera s’expose à de graves peines et à notre disgrâce.
Donné à Spire, le 23 avril 1529
Wiedertäufermandat des Reichstags von Speyer 1529
Wir, Karl der Fünfte, von Gottes Gnaden erwählter römischer Kaiser, entbieten allen und jedem unserer und des Heiligen Römischen Reiches Kurfürsten, Fürsten, geistlichen und weltlichen Prälaten, Grafen, Freien Herren, Rittern, Knechten, Hauptleuten, Landvögten, Vizedomen, Vögten, Pflegern, Verwaltern, Amtleuten, Schultheißen, Bürgermeistern, Richtern, Räten, Bürgern, Gemeinden und allen anderen Untertanen und Getreuen, in welcher Stellung, Rang oder Funktion auch immer, unseren Gruß, Gnade und Wohlwollen.
Hoch und ehrwürdige, hochgeborene Freunde, Neffen, Onkel, Kurfürsten, Fürsten, Edle, Ehrenhafte, Andächtige und Getreue,
obwohl in den allgemeinen Gesetzen festgelegt und vorgesehen ist, dass niemand, der einmal nach christlichem Brauch getauft wurde, erneut getauft werden darf oder soll, und weiterhin in den kaiserlichen Gesetzen die erneute Taufe bei Todesstrafe verboten ist, haben wir bereits im Jahr 1528 in unserer Eigenschaft als römischer Kaiser und oberster Schutzherr des christlichen Glaubens durch ein öffentliches Mandat befohlen, dass ihr eure Untertanen, Verwandten und Angehörigen ernsthaft ermahnen sollt, sich von dem neuen Irrglauben der Wiedertäufer abzuwenden. Sie sollten auch in Predigten von christlichen Gelehrten daran erinnert werden, welche schweren Strafen Gottes sie zu erwarten haben, falls sie sich nicht von diesem Irrglauben abwenden. Gegen diejenigen, die in diesem Irrtum erwischt werden, soll entsprechend ihrem Vergehen hart vorgegangen werden. Damit soll sichergestellt werden, dass dieses Übel eingedämmt und weitere Unruhen vermieden werden. Wir haben jedoch festgestellt, dass sich die Sekte der Wiedertäufer trotz der bestehenden Gesetze und unseres Mandats immer weiter verbreitet. Um diesem Übel vorzubeugen, den Frieden und die Einheit im Heiligen Römischen Reich zu bewahren und alle Zweifel hinsichtlich der Bestrafung der Wiedertäufer auszuräumen, erneuern wir die bisherigen kaiserlichen Gesetze und unser Mandat. Wir ordnen an, dass alle Wiedertäufer, sowohl Männer als auch Frauen, im verständigen Alter mit dem Tode bestraft werden sollen – durch Feuer, Schwert oder eine andere angemessene Strafe, abhängig von den Umständen der jeweiligen Person. Dies soll geschehen, ohne dass zuvor eine Untersuchung durch kirchliche Gerichte stattfindet. Die Hauptprediger, Anführer und Aufrührer dieser Sekte, sowie diejenigen, die zum zweiten Mal abfallen, sollen ebenfalls ohne Gnade bestraft werden.
Personen, die ihren Irrtum sofort einsehen, ihn widerrufen und bereit sind, Buße zu tun und eine Strafe zu akzeptieren, können von ihren Obrigkeiten, je nach den Umständen, begnadigt werden. Außerdem soll jeder seine Kinder nach christlicher Ordnung taufen lassen. Wer dies aus dem Glauben heraus unterlässt, dass die Kindertaufe nichts wert sei, soll als Wiedertäufer betrachtet und entsprechend unserer Verordnung bestraft werden.
Niemand soll Untertanen oder Verwandte eines anderen, die ihrer Obrigkeit entkommen sind, verstecken oder unterstützen. Falls eine Obrigkeit herausfindet, dass eine solche Person sich in ihrem Bereich aufhält, soll sie diese streng nach unserer Verordnung bestrafen. Allen wird befohlen, dieser Verordnung strikt Folge zu leisten und sie vollständig umzusetzen. Wer sich dem widersetzt, wird schwere Strafen und unsere Ungnade zu erwarten haben.
Gegeben zu Speyer, am 23. April 1529.
Qu’en est-il des anabaptistes à Rouffach ?
Sans doute sont-ils présents, mais restent furtifs. L’Obermundat est un territoire peu favorable à leur implantation : il est épiscopal, il est fortement structuré et encadré administrativement et il est resté catholique. A la suite de la Diète de Spire, les autorités du Mundat appliquent une politique ferme : arrestations rapides, expulsions immédiates et sanctions exemplaires. Les anabaptistes de la région ne sont pas absents, ils pratiquent une culture de l’effacement, sans institutions, sans archives, sans réunions ostensibles…
Pas vu, pas pris ! Pas pris, pas de jugement ni de condamnation ! Donc absence de sources écrites ! La présence anabaptiste existe, mais elle n’apparaît que lorsqu’elle est réprimée.
Parfois, au fil d’une lecture attentive, il arrive au chercheur de Trouver ! Un exemple, dans A.M.R. A / FF 9, daté de 1534, qui témoigne d’une action coordonnée des autorités de Rouffach dans une véritable chasse aux anabaptistes, en application directe du Mandat de Spire de 1529 :
- Ehrhard Meyer nie être anabaptiste mais reconnaît avoir participé à une réunion nocturne clandestine entre Riquewihr et Sigolsheim
- Mathis de Dachstein apostrophe le curé du lieu et l’avertit : « Bientôt tout changera, les affaires des curés ne vaudront plus rien ». Il tente de s’innocenter en arguant qu’il se trouvait alors dans les vapeurs du vin, et s’en tirera avec une « urphede ».
- Barbara, l’épouse de Blasius BECK, a été re-baptisée, elle est anabaptiste, en conséquence de quoi elle sera déférée devant le tribunal qui la condamnera à être précipitée et noyée dans l’Ombach (Th. Walter Elsassland, Lothringer Heimat 1933)
Vogt und Rat fahnden nach Wiedertäufern. Erhard MEYER, von Westhalten, sagt, er sei nicht Wiedertaufer, aber am Osterabend sei er mit Blasius BECK fort und seien miteinander in der Nacht zwischen Reichenweier und Sigosheim mit andern versammelt gewesen. Mathis von Dachstein gibt dem Pfarrer in seinem Hof böse Worte:
„Es werde bald ein Anders werden, der Pfaffen Ding sind nicht mehr!“
Er behaupte aber, er hätte im Weinrausch so gesprochen und kommt mit einer Urphede davon. Barbara, Blasius BECKs Weib, hat sich wieder taufen lassen. Sie soll ins Wasser geworfen, und ertränkt werden.
A.M.R. FF 9
Dans l’inventaire des meubles du château d’Isenbourg, dressé en 1571, une des chambres est nommée Widertauffer Cammer ! Pourquoi, dans ce château d’Isenbourg, résidence du très catholique bailli de l’Obermundat, aurait-on aménagé une chambre des anabaptistes ?
Pour l’instant, aucune réponse…
Gérard Michel
Bibliographie sommaire :
dans dhia Dictionnaire historique des institutions d'Alsace du Moyen Âge à 1815
- amish


