Jour de la Saint Nicolas 1262: le pouvoir épiscopal se heurte aux ambitions des Habsbourg
De la destruction à la renaissance d'une ville
Au tournant du XIIIe siècle, Rouffach connaît une profonde transformation. Selon Thiébaut Walter, dans son Abrégé de l’histoire de la Ville de Rouffach (août 1920), l'ancienne villa Rubecae, dévastée par les conflits qui avaient opposé l'évêque de Strasbourg à ses adversaires, renaît progressivement, sous l'impulsion de son seigneur, bien décidé à renforcer son autorité et à faire de Rouffach son principal point d'appui en Haute-Alsace.
En 1201, l'évêque conclut un accord avec les comtes de Habsbourg, détenteurs du droit d'avouerie [1] sur le territoire de Rouffach, et entreprend de transformer l'ancien Isenbourg en une puissante forteresse. En 1216, il favorise l'installation de plusieurs familles nobles, notamment les Hus, les Hattstatt et les Ratsamhausen, sur des terrains situés aux abords de la cour seigneuriale (Fronhof)[2]. Un nouveau noyau urbain se développe ainsi autour de l'église Notre-Dame.
Cette évolution s'accompagne de la mise en place progressive d'institutions municipales : un prévôt (Schultheiss) est attesté dès 1216, un sceau officiel apparaît en 1235 et un conseil urbain fonctionne en 1244.
L'affirmation du pouvoir épiscopal et les rivalités seigneuriales
Rouffach devient ainsi le centre administratif et politique de l'Obermundat, regroupant les possessions de l'évêque de Strasbourg autour de Rouffach, Soultz et Eguisheim. Le bailli réside au château d'Isenbourg, tandis que les autres officiers épiscopaux exercent leurs fonctions depuis la cour seigneuriale.
Mais cette affirmation du pouvoir épiscopal se heurte aux ambitions des Habsbourg, qui entendent étendre leur influence sur le territoire. Les droits respectifs de l'évêque, de son avoué et des habitants donnent lieu à des contestations et à des abus.
C'est dans ce contexte que, le 6 décembre 1262, jour de la Saint-Nicolas, chevaliers et bourgeois de l'Obermundat se réunissent à Rouffach pour préciser les droits et les obligations des différents détenteurs de l'autorité. La charte issue de cette réunion constitue un témoignage essentiel sur l'organisation seigneuriale et les institutions de Rouffach au milieu du XIIIe siècle.
Rappel:
Rodolphe Ier de Habsbourg (1218–1291) fondateur de la puissance familiale, premier roi des Romains issu de cette famille (élu en 1273).
Je propose au lecteur une transcription du texte original de 1262, suivie d'une tentative de traduction en français. Une transcription et une traduction que je sais imparfaite et qui conserve quelques zones d'ombre : certains mots du parchemin ont résisté à mes efforts de déchiffrement, d'autres demeurent difficiles à interpréter, et quelques expressions se prêtent mal à une traduction satisfaisante.
Je sollicite donc l'indulgence du lecteur et accueillerai volontiers toute suggestion permettant de corriger ou de compléter ce travail. Car, il faut bien l'avouer, la paléographie médiévale germanique n'est pas toujours un sport de tout repos !
Transcription du document original de 1262 par Th. WALTER.
Je l'ai comparée au parchemin original, mais il reste encore quelques incertitudes sur la graphie et le sens de plusieurs termes...
Le parchemin était conservé aux archives départementales du Haut-Rhin et a été transféré depuis aux Archives d’Alsace à Strasbourg. J’en avais réalisé des photos en mai 2011, mais qui se sont avérées de mauvaise qualité… mais pas au point d’être inexploitables…
Wir die rittere unde die burgere von der muntat ze Ruvach sprechen daz bi dem eide, daz unser herre der bischof von strazburc ze einem mal
in dem Jare nach herbeste in der muntat eine bette [1] haben sol ze rehte [2] unde alleine legen sol so du gesamenet wirt / so sol man senden nach des vo-
getes botten unsers herren von habesburc / mit demme sol man rechenen die bette/ unde sol ime geben das dritteil der selben bette / So sprechen wir
me, daz bi unsers herren des bischoves schultheisen sizzen sol ze gerihte [3] dez selben vogetes botte / unde swaz [4] von vrevele [5] unde von dube [6] alleine / an des
schultheisen hant gebesseret wirt / daz ist des vogetes der dritteil / unde da nah / so en mac [3] deweder rither [4] des anderen reht abe lassen / unde me
swel [7] kamph vor deme schultheisen gevestenet wirt / swas besserunge da beschiht / der wirt dem vogete daz drittel / unde sol der selbe voget swer
verteilt wirt / von deme libe tun [8] / so ensol och nieman dem anderen an lib nohe [9] an guet grifen an [10] gerihte / wir sprechen och / daz unser herre der vo-
get zol noh ungelt nehmen sol an deheiner strazze in der graveschefte von den die in der muntat gesezzen sint unde sol uns schirmen also verre so er mac
unde sülen och wir imme so er ez an uns gevordert / gehorsam sin / ze helfente in der graveschefte swaz dinne ze rihtende ist / So ensol der voget nie-
man von der muntat umbe eigen / erbe / unde gulte / an dehein gerihte driben usser dem vronehove ze Ruvach / Swer och hinnan usser der muntat
zuhet uber turen [11] den ensol unser herre der bischof nit irren, der och har wider zuhet / den sol der grave niht irren / hie nach sprechen wir
daz der vogeteie reht in der Munrat sol sin / alse der vogeteie ze strazburc dis sol alles geschehen ane geverde / unde an argen list / die har umbe
gesworen hant / unde bi dem eide geseit hant / daz ist her Wernher / her Ruodolf / her Andres die herren von Lobegassen / her Conrat Crapho / her
Symon von Meyenheim / her Wernher von Ysenburc / her Walther von Berse/ her Sivrit der iunge / her Hug unde her Conrat von Egensheim / her
Conrat der schedeler / her Werneher / unde her Hug de Baselere / her Wernher unde her Heinrich die Schurphesecke / her Heinrich der iunge / her
Heinrich der Burgrave / her Friderich an den Werde / her Johannes / unde her Conrat / unde her Cono die herren von Juncholz / her Willehelm von
Sulze / der Buegeler / Walther der schultheise von Pfaffenheim / Berhtold der Kunic / Johannes in der Gassen / Rodolf Hase / Lutold Gesseler / Cono
der alte bezilin / Trutelin de Kelner / Heinrich Barto / Sifrit Sigelin / Walter Silbersac /Jacob Kelner / Guntram Belian / Cono Herzoge / Jordan Tor-
warte / Johannes Herdo/ Heinrich Bezilin / Gerhart ze Burgelin / Johannes zem Brunnen / Heinrich der Meyer in dem vronehove / ze eineme steten
urcunde dis vor gesprochenen rehtes / henken wir die burger von Ruvach an disen brief unser ingesigele / dis wart geseit ze Ruvach an
sante Nicolaus tage / unde dirre brief gegeben des selben tages / nahe gottes geburt tusine / zwei hundirt / sehzic / unde zwei iar / an dem dritten iare.
Notes:
[1] Bette, Bede : nd. = Bitte; in der besonderen Bedeutung "Steuer" als wissenschaftliches Fachwort in nd. Lautform üblich; Formen: nd. beede, bedhe, bedde, beide, bäde, hd. meist bete; bet(t)(e), beth(e), be(t)de, bedt(e), bät(t)e, beete, be(h)t(e), bäde, bathe, bothe, bit(t); bair. pet(e); mlat. beda, bat(h)a; lateinische Entsprechung: precaria, petitio regelmäßig erhobene Steuer, meist landesherrlich
[2] rhete: Recht
[3] gerihte : Gericht
[4]swaʒ neutr. sing. alles was, was irgend, immer. I. swaʒ nominat. und accus. — swaʒ sô Diemer 377, 25. Windb. ps. 539. dans BMZ
[5] Frevel
[6] Diebstal
[7] swel : swelch (swehles, swehlem, swelh, dans Mittelhochdeutsches Wörterbuch von Benecke, Müller, Zarncke (BMZ) : swëlch pron. jeder welcher, welcher irgend; aus sô welch. sôwilch
[8] hinrichten
[9] noch
[10] ohne
[11] die Thur, die alte Grenze zwischen den habsburgischen und bischöflichen Besitzungen
Traduction française de la charte de la Saint-Nicolas de 1262 (avec l'aide de l'I.A.)
Nous, les chevaliers et les bourgeois de l’Obermundat à Rouffach, déclarons sous serment que notre seigneur, l'évêque de Strasbourg, a le droit de percevoir, une fois par an, après l'automne, dans la seigneurie, une contribution (Bette), et qu'il doit seul en fixer le montant.
Lorsque cette contribution aura été recueillie, on devra faire venir le représentant de l'avoué, notre seigneur de Habsbourg. C'est avec lui que l'on devra établir les comptes de cette contribution, et il devra en recevoir le tiers.
Nous déclarons en outre, sous serment, qu'auprès du prévôt de notre seigneur l'évêque, doit siéger au tribunal le représentant de ce même avoué.
De toutes les amendes perçues pour des délits et des vols, lorsqu'elles sont acquittées entre les seules mains du prévôt, le tiers revient à l'avoué.
Et, par la suite, aucun des deux juges ne pourra porter atteinte aux droits de l'autre.
Nous déclarons également que, chaque fois qu'un combat judiciaire aura été régulièrement engagé devant le prévôt, le tiers de toute amende qui en résultera reviendra à l'avoué.
Et ce même avoué devra faire exécuter les peines corporelles prononcées contre ceux qui auront été condamnés.
De même, nul ne devra porter atteinte à la personne ni aux biens d'autrui sans jugement.
Nous déclarons également que notre seigneur l'avoué ne devra percevoir ni péage (Zoll) ni taxe (Ungelt) sur aucune route de la seigneurie, à l'encontre de ceux qui résident dans l’Obermundat
Il devra nous protéger autant qu'il le pourra.
Et nous devrons, de notre côté, lorsqu'il nous en fera la demande, lui obéir et lui prêter assistance dans la seigneurie, pour toutes les affaires qui devront y être réglées par la justice.
De même, l'avoué ne devra contraindre aucun habitant de l’Obermundat à comparaître devant un autre tribunal que celui du Fronhof, à Rouffach, pour des affaires concernant des biens propres, des héritages ou des redevances.
Quiconque quittera l’Obermundat pour s'établir au-delà de la Thur, ne devra pas en être empêché par notre seigneur l'évêque.
Et celui qui reviendra s'établir ici ne devra pas en être empêché par le seigneur
Nous déclarons ensuite que les droits d'avouerie dans le Mundat devront être les mêmes que ceux de l'avouerie de Strasbourg.
Tout cela devra être observé sans fraude ni mauvaise intention.
Ceux qui ont prêté serment à ce sujet et qui ont fait cette déclaration sous la foi du serment sont :
messire Wernher, messire Rodolphe et messire André, seigneurs de Lobegassen
messire Conrad Crapho
messire Simon de Meyenheim
messire Wernher d'Isenbourg
messire Walther de Berse
messire Sifrit le Jeune ;
messire Hugues et messire Conrad d'Eguisheim
messire Conrad le Schedeler
messire Wernher et messire Hugues der Baselere
messire Wernher et messire Heinrich, les Schurphesecke
messire Heinrich le Jeune
messire Heinrich le Burgrave
messire Frédéric an den Werde
messire Johannes, messire Conrad et messire Cono, seigneurs de Jungholtz
messire Guillaume de Soultz, dit le Buegeler
Walther, prévôt de Pfaffenheim
Berhtold der König (Kunic)
Johannes in der Gassen
Rodolphe Hase
Lutold Gesseler
Cono le Vieux, dit Bezilin
Trutelin le Kellner
Heinrich Barto
Sifrit Sigelin
Walter Silbersac
Jacob Kellner
Guntram Belian
Cono Herzoge
Jordan Torwarte
Johannes Herdo
Heinrich Bezilin
Gerhart ze Burgelin
Johannes zem Brunnen
Heinrich le Meyer du Fronhof.
Pour attester durablement les droits énoncés ci-dessus, nous, les bourgeois de Rouffach, avons apposé notre sceau à la présente charte.
Ces dispositions ont été déclarées à Rouffach, le jour de la Saint-Nicolas, et la présente charte a été délivrée ce même jour, en l'an de la naissance de Notre-Seigneur mil deux cent soixante-deux, la troisième année.
Ce document, une déclaration solennelle des droits et obligations de l'évêque, de l'avoué et des habitants de la seigneurie de l’Obermundat, fait apparaître trois éléments essentiels :
- l'évêque de Strasbourg conserve une autorité seigneuriale prépondérante. Il fixe et perçoit la contribution annuelle et exerce la justice par l'intermédiaire de son prévôt.
- l'avoué de Habsbourg dispose de droits précisément définis : il reçoit le tiers de certaines recettes, participe à la justice par son représentant, assure l'exécution des condamnations capitales et doit protéger les habitants.
- les chevaliers et les bourgeois de Rouffach ne sont pas de simples spectateurs de cet arrangement. Ils déclarent sous serment les droits respectifs des deux autorités et les font consigner dans une charte scellée par les bourgeois.
Il constitue une étape importante dans l'affirmation de Rouffach comme ville, avec ses institutions propres, au sein d'une seigneurie épiscopale.
Gérard Michel
Notes:
[1] En droit féodal, l'avoué (lat. advocatus) est un laïc chargé de défendre les intérêts temporels d'une abbaye ou d'un chapitre, le mot français apparaît au début du XIIIe s.26 nov. 2014
dans dhia : Avouerie Le latin advocatus («celui qu’on appelle à soi») donne en français avoué (en Lorraine voué) et plus tard avocat,en allemand
Vogt (mhd. voget, aussi vöt, fougt,etc. ; en francique fauth) et plus tard Advokat Vogt a au moins trois sens différents :
- tuteur ou curateur ;
- bailli (Burg-, Stadt-, Landvogt, Ober- und Untervogt);
- avoué ecclésiastique (Kastvogt, Kirchenvogt).
[2] dhia : Fronhof : Cour domaniale, encore appelée Meyerhof, Herrenhof (avec résidence, parfois occupée par un Meyer, et bâtiments d’exploitation) qui constitue, dès le Moyen Âge, le noyau d’une seigneurie rurale aux mains de familles nobles ou de monastères. La dénomination procède du fait que les sujets devaient y acquitter la corvée et, éventuellement, la dîme. Les fonctions économiques (Fronhof, Zehnthof) ne tardent pas à se doubler de compétences administratives et judiciaires, d’où le nom d’Amtshof ou de Dinghof relevé dans les textes.
[3] en mac » est une forme du verbe moyen haut allemand mugen (allemand moderne mögen), dont la troisième personne du singulier est mac.
so en mac signifie « alors il ne peut pas » ou, dans un texte normatif, « alors il ne lui est pas permis de ».
[4] Ritter ou Richter ? Plutôt Richter…
